La musique suffit. Quelques notes de la bande-son d'Arkham City et Gotham revient entièrement, avec son ciel perpétuellement couvert, ses ruelles qui grouillent, cette sensation physique d'être une ombre qui plane au-dessus d'une ville en train de se dévorer elle-même. Des années après l'avoir terminé, ce jeu ne s'est pas rangé. Il est resté quelque part, intact, prêt à être rouvert par un simple accord de piano.

Rocksteady n'a pas fait un jeu Batman. Ils ont fait un jeu qui comprend Batman, ce qui est une chose entièrement différente. Avoir grandi avec les comics et la série animée des années 90, c'est avoir une idée très précise de ce que le personnage doit être, de l'atmosphère qu'il doit porter, de la façon dont Gotham doit peser sur chaque plan. Arkham City respecte tout cela non pas par déférence mais par conviction, parce que les créateurs savent ce qu'ils ont entre les mains et ce que ça mérite. Ce ne sont pas des projets mercantiles. Ce sont des œuvres portées par une véritable vision de ce que Batman est et de ce qu'il mérite qu'on lui offre.

Le jeu s'ouvre sur une décision radicale : transformer une portion de Gotham en prison à ciel ouvert, un territoire abandonné aux pires psychopathes de la ville sous l'autorité d'Hugo Strange. Cette idée seule dit tout de l'ambition d'Arkham City. Pas un couloir, pas un asile : une ville entière, vivante, respirante, grouillant de menaces et de secrets. L'architecture baroque et décrépite de cet Arkham urbain a quelque chose de presque poétique dans sa décrépitude, une beauté de ruines où chaque bâtiment raconte une histoire de chute, de violence, d'abandon. On plane au-dessus de tout ça en cape, et ce geste simple, cette liberté de mouvement dans un espace vertical, reste l'une des sensations les plus pures que le jeu vidéo ait jamais offerte.

Cette liberté n'est jamais vide. Chaque recoin de la ville abrite quelque chose : une énigme de Riddler, une mission secondaire, une conversation interceptée, un criminel à neutraliser avant qu'il ne fasse du mal. Rocksteady a construit un monde où l'exploration est une récompense en soi, où s'éloigner de la mission principale n'est jamais du temps perdu mais une invitation à plonger plus profond dans une mythologie qui n'en finit pas de se déployer. Gotham ici n'est pas un décor. C'est un organisme. Une ville malade qui respire, qui saigne, qui ne dort jamais, et dans laquelle chaque ruelle cache quelque chose qui attend qu'on soit assez courageux ou assez fou pour s'y aventurer.

Les vilains qui peuplent cet organisme sont traités avec un respect qui force l'admiration. Le Joker, évidemment, central, dont la présence hante le jeu même dans ses moments d'absence, porté par la voix définitive de Mark Hamill qui donne à chaque réplique une folie musicale incomparable. Hugo Strange, antagoniste froid et calculateur dont la menace est intellectuelle avant d'être physique. Ra's al Ghul, figure de légende dont le poids mythologique est rendu avec une gravité rare. Et Mr. Freeze, dont l'arc est l'une des choses les plus humaines que le jeu produise : un homme qui ne veut pas conquérir le monde, qui veut juste sauver ce qu'il aime, et dont la tragédie résonne longtemps après que son boss fight est terminé. Ces personnages ne sont pas là pour faire avancer une trame. Ils sont là parce qu'ils existent, parce que Gotham les a produits, parce qu'ils sont les symptômes d'une ville qui fabrique des monstres comme d'autres fabriquent des héros.

Les combats sont une chorégraphie. Le système Freeflow, déjà excellent dans Arkham Asylum, est ici affiné jusqu'à devenir quelque chose d'élégant, de presque dansant. On passe d'un ennemi à l'autre sans briser le rythme, les gadgets s'intègrent naturellement aux enchaînements, et la difficulté monte avec une précision qui ne frustre jamais sans raison. Chaque affrontement a un poids, chaque décision compte, et les séquences d'infiltration où Batman observe, calcule, choisit son angle avant de frapper, sont parmi les plus satisfaisantes que le genre ait produites. On ne joue pas un super-héros invincible. On joue un prédateur intelligent dans un territoire hostile, et cette nuance change tout.

La bande-son de Nick Arundel est un personnage à part entière. Chaque vilain a son leitmotiv, sa signature musicale qui dit quelque chose sur ce qu'il est avant même qu'il ouvre la bouche. La musique de Batman porte sa solitude, sa gravité, cette mélancolie sourde d'un homme qui ne peut pas s'arrêter même quand tout lui dit que la guerre est perdue. Elle ne triomphe pas. Elle résiste. Et cette résistance musicale dit plus sur le personnage que la plupart des dialogues du jeu.

Parce qu'Arkham City parle avant tout de ça. De la solitude du justicier dans une ville qui ne peut pas être sauvée, seulement contenue. Batman ne cherche pas la victoire dans ce jeu. Il cherche à tenir. Chaque crime résolu en amène un autre, chaque ennemi neutralisé laisse un vide que quelqu'un d'autre s'empressera de remplir. Gotham est un cycle, une machine à produire du chaos, et Batman est l'homme condamné à courir dedans sans jamais pouvoir en sortir. L'histoire d'Arkham City ne résout rien. Elle approfondit. Elle prend un homme déjà brisé et lui montre les limites exactes de ce qu'il peut faire, les contours précis de son impuissance, et elle lui demande de continuer quand même.

Ce final. Cette dernière image. Ce que le jeu choisit de faire de son héros dans ses dernières minutes dit tout ce qu'il a toujours voulu dire sur lui : Batman ne gagne pas. Batman survit. Et dans l'univers de Rocksteady, c'est la même chose que de perdre, lentement, à chaque nuit passée sur les toits de cette ville qui n'en finit pas de tomber.

Arkham City est le meilleur jeu Batman jamais fait. Probablement l'un des meilleurs jeux tout court. Pas parce qu'il est techniquement irréprochable, même s'il l'est. Mais parce qu'il a compris quelque chose d'essentiel sur son personnage et qu'il a eu le courage d'en tirer toutes les conséquences, jusqu'à la dernière.

LIAMUNIX
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Top 10 Jeux vidéo

Créée

le 23 déc. 2024

Modifiée

le 16 mars 2026

Critique lue 14 fois

LIAMUNIX

Écrit par

Critique lue 14 fois

1

D'autres avis sur Batman: Arkham City

Batman: Arkham City

Batman: Arkham City

5

ptitpraince

897 critiques

Arkham City mieux avant

Techniquement il n'y a rien à redire. C'est super beau et la musique est excellente. Le vrai problème c'est l'histoire. On sent que les mecs de Rocksteady ont fait fonctionner la machine à fan...

le 8 juil. 2012

Batman: Arkham City

Batman: Arkham City

5

Iansias

11 critiques

En bref, ce nouveau Batman, c'est clairement l'illustration de la forme sans le fond.

Pour commencer, Je dirai que ce jeu est bon ! Oui, le jeu est bien optimisé, beaux graphismes, un gameplay excellent et amélioré comme son prédécesseur, je ne vais pas m'attarder aux qualités,...

le 26 janv. 2012

Batman: Arkham City

Batman: Arkham City

8

HarmonySly

179 critiques

Arkham le rouge

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Arkham City ne trahit pas les grandes attentes que l'on plaçait en lui. Petit frangin de Arkham Asylum, grosse surprise du studio Rocksteady arrivée sans...

le 27 oct. 2011

Du même critique

The Monkey

The Monkey

1

LIAMUNIX

49 critiques

Singement mauvais

Il y a une scène dans Toy Story 3 où un singe mécanique aux cymbales scrute les couloirs d'une garderie sur des écrans de surveillance, les yeux exorbités, les dents serrées dans un rictus permanent...

le 20 févr. 2025

Blanche Neige

Blanche Neige

1

LIAMUNIX

49 critiques

Disneyement nul

Il existe des échecs qu'on peut absoudre. Des maladresses sincères, des tentatives imparfaites qui laissent malgré tout entrevoir une étincelle d'humanité. Blanche-Neige (2025) n'appartient pas à...

le 27 mars 2025

Captain America: Brave New World

Captain America: Brave New World

1

LIAMUNIX

49 critiques

Moribond Cinematic Underworld

Le Marvel Cinematic Universe agonise. Ce n'est plus une opinion, c'est un constat clinique. Et Brave New World, loin d'être la défibrillation qu'on attendait, enfonce un peu plus le clou dans un...

le 13 févr. 2025