« Parce qu’elle est là. »
La salle d’entraînement. Une simple formalité. Un échauffement pour faire le point sur la technique, éprouver les articulations, étirer muscles et tendons. Les blocs sont un pis-aller, un ersatz de sensation, une révision monotone. Les prises réveillent la mémoire musculaire et le contact âpre de la fibre de verre et du polyester grignote la pulpe de mes doigts. 8 blocs, 8 façon d’appréhender la grimpe. Au terme de ces 8 parcours, on est censé pouvoir faire face à toutes les situations. Mais la salle ne prépare pas à la montagne, elle n’offre que son enveloppe, son épiderme. Kami n’est pas creuse, elle vibre, elle souffle, elle gronde, elle vit.
Enfin dehors. J’ai mon Climbot, mon sac et tout le matériel pour l’ascension de ma vie. C’est maintenant. Si mon mental est de granit, mon corps, lui, va bientôt subir la lente érosion de la vieillesse. Mais après Kami, serais-je enfin rassasiée ? Les premières prises sont faciles, j’évolue sans effort sous un ciel clément. Les chevilles de la montagne se laissent atteindre sans difficultés. Je ramasse dans les alpages verdoyants quelques pissenlits, orties et autres baies que je cuisinerai ce soir au bivouac. Le vent me susurre des mots doux qui me font frissonner. Au détour d’un détachement rocheux, une petite source m’offre de remplir ma gourde. Le soleil me fixe patiemment et sa chaleur orangée m’invite à presser le pas. La nuit risque d’être fraîche, il me faut un abri. Enfin sous ma tente, je vérifie l’état de mes doigts. 3 cm de tissu adhésif suffiront à refermer cette légère entaille. Les pitons sont opérationnels, nul besoin de mettre le Climbot en mode maintenance. Je me prépare une petite soupe de nouille agrémentée d’un belle branche d’ortie. Je jette un œil au baromètre : la pression est stable, les nuages se tiendront à l’écart.
La paroi reste joueuse. Même si elle peut parfois me crisper, elle ne me cache rien. Je suis seule fautive, c’est à moi de mieux la contempler, de mieux la révéler. Une amante dévoilée qui accepte toutes mes caresses. De quoi ai-je peur ? Il faut savoir lire ses rides, découvrir l’histoire qui les a tracées. Combien de larmes de glace fondue pour creuser de tel sillons ? J’enchaîne les pitons, j’améliore mon rendement, le Climbot m’assure sans flancher. Il m’arrive de chuter. Je suis faillible et j’enrage d’être mise face à mes erreurs, à mes doutes. Il suffit d’un mauvais geste, d’un placement hasardeux, d’une décision précipitée et la gravité se rappelle à moi dans toute son inéluctabilité.
Naomi me manque. Mais la montagne m’obsède. Dans mes rêves, elle devient chaque fois plus présente. Il y a tant de choses qui me poussent vers le bas alors pourquoi suis-je autant attirée vers les sommets ? Chris m’a encore laissé un message pour m’informer que les sponsors voulaient plus de d’apparitions et d’interviews. Je préfère encore me casser un bras plutôt que de participer à ces soirées guindées. Tout me semble si artificiel lorsque les lignes sont horizontales.
Pourtant, il m’arrive de flâner, de fouler avec respect ces lieux abandonnés. Par les hommes. Par les dieux. Il y avait des communautés avant. Une culture, des croyances, des rituels. Il ne reste que la roche et quelques rires qui peignent les murs. J’ai rencontré un jeune grimpeur. Aussi bavard qu’habile. Il me semble solide mais je crois percevoir la faille. Celle qui s’étire quand le doute s’insinue. Il y a d’autres rencontres aussi. Des animaux, ils me tolèrent, je suis chez eux. Des humains, aussi. Seuls. On se ressemble. Il y a de la chaleur sous la caillasse. Parfois proche de la faune, de la roche ou de la mort. Chacun d’eux me renvoie un aspect de la montagne. Il sont bloqués dans leur obsession. Moi aussi.
J’avance. J’explore. Je souffre. Le plus dur, c’est quand il faut s’arrêter. Sous la tente, quand la nuit m’enveloppe, c’est moins le froid et l’obscurité qui m’assaillent que mes pensées. A chaque fois il y a des nouvelles questions, des nouvelles angoisses, des anciennes colères. Mais il n’y a qu’une réponse. Elle se trouve en haut, tout en haut. On m’a dit une fois que le vrai courage c’est de savoir renoncer. Il y a trop d’étoiles dans le ciel pour que je renonce.