En jouant à Cairn en 2026, j’ai replongé dix ans plus tôt, en 2017. Quand, après un sommeil séculaire, on m’avait mis face à un mur.
Pas un mur de difficultés, non. J’avais déjà depuis longtemps rejoint les rangs de l’Église des Souls Like. Les 1000 et une manière de cracher du sang par tous les orifices, je connaissais. Et je savais déjà que (pour une raison qui m’échappe d’ailleurs toujours encore aujourd’hui), on était beaucoup sur terre à kiffer ça. L’humain est bizarre, parfois.
Non. En 2017, on avait décidé de me mettre face à un autre mur. Un de ceux dont j’avais oublié jusque-là l’existence.
Un mur de possibilités.
Grimpe que l’on me susurra à l’oreille. De la voix assurée de ceux qui savent tenir entre leurs doigts la formule secrète qui fera date, et que bientôt le monde entier s’arrachera.
Grimpe
Alors, j’ai hoché docilement la tête, et j’ai grimpé. Sur ce mur, d’abord. Et puis sur les troncs, dehors. Et puis sur les maisons, plus bas. Et puis sur les parois rocheuses, plus haut.
Une florissante carrière d’alpiniste venait de s’offrir à moi. Nul sommet ne pouvait désormais me résister. J’étais devenu un camé de la montée. Fallait que je sois à la verticale, coûte que coûte. Qu’importe qu’il flotte, que j’grelotte. J’avais besoin de cette tension, cette peur qui me vrillait les boyaux de perdre en une seconde toutes ces longues minutes de patiente ascension. Parce que là-haut, seul, suspendu dans l’éternité, je savais qu’encore une fois, la beauté du monde allait se rappeler à moi. Et surtout, que j’allais pouvoir apercevoir tous les autres sommets qu’il me resterait à gravir.
2017 donc, c’était bien évidemment Breath of the Wild. Le jeu qui avait réussi l’audacieux pari de me réconcilier avec le genre open world, après des années à me repaître en boucle d’une fade soupe au vomi à la Ubi que l’on m’avait servi jusqu’à plus faim. Celui qui était même parvenu à me faire sortir de l’isolement de ma chambre d’adulescent, à enfourcher mon bicycle pour arpenter moi aussi les vertes vallées du voyage. Prolongeant le plaisir ressenti manette en main de voir au-delà du perceptible. De mettre du tangible sur une représentation lointaine. De comprendre ce qu’il peut bien se cacher derrière cette chapelle abandonnée, là-haut, tout là-haut sur la montagne.
Par la suite, il y eu d’autres enivrantes fragrances. Elden Ring, déjà, parce qu’il faut le citer. Les productions Rockstar en général aussi, parce que chaque création de ce studio réussira toujours à me rappeler les yeux miroitants de mon moi morveux d’il y a vingt ans se perdant dans les criminelles ruelles de Los Santos. Et que, comme je le dis souvent, je me nourri de nostalgie. Miam miam.
Mais les moments de sublime ne sont que maigre pitance face au festin de la grâce véritable. Il manquait quelque-chose. Mais quoi ? C’est quoi la recette du bonheur ?
Grimpe
Kamisa Negra
J’étais là, seul, perché sur ma paroi rocheuse. Le regard planté dans le vide des abysses.
J’avais faim. J’avais soif. J’avais froid. Et mon sac à provision était désespéramment vide.
Vingt minutes d’une méticuleuse et douloureuse ascension me séparaient de mon point de départ. Peut-être autant de ma destination. Je n’y voyais rien, de toute façon. Il faisait trop sombre. Pas grave. Mon horizon, c’était ma prochaine prise. C’est tout ce dont j’avais besoin.
A ce moment-là, je me souviens encore de mon cœur qui tambourinait, de mes aisselles baignées de sueur, et de mes mains moites, si moites qu’elles menaçaient à tout moment de faire glisser ma précieuse manette. Et de cette sensation. De cette terrible sensation que cela ne faisait pas 20 minutes, que j’étais là, mais des heures. Qu’est-ce que j’allais véritablement perdre en lâchant cette prochaine prise ?
Il n’y eut pas de happy ending à cette montée. A un moment, j’ai glissé, j’ai pesté, et, une fois de plus, je me suis retrouvé à pitoyablement pendouiller au bout de ma corde, tel un pantin désarticulé.
L’extase n’était pas pour aujourd’hui. Tout était à refaire.
Mais en même temps… en même temps j’étais heureux.
Parce que toutes ces sensations décrites, ce n’était pas l’avatar virtuel que je venais d’incarner qui les avait ressenti, mais bien moi. La pénombre que je décrivais, elle n’enveloppait pas les polygones d’avant, mais mon salon de maintenant. J’avais fait corps avec l’expérience. J’étais dans le flow. Et profondément, très profondément, des parties lointaines de mon cerveau se sont illuminées. Tout a commencé à prendre sens.
Ce n’était pas le mont Kami qui m’avait rejeté. C’était le mont Satori. Le mont Lanayru
La montagne de la Mort.
Aava était Link. J’étais de retour en 2017. Et, une fois de plus, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Il fallait venir mieux préparé. Si mon sac était vide, c’est qu’à la base, il était trop peu rempli. Je n’avais pas mis assez d’amour dans mes préparations, je n’avais pas assez bien sélectionné les ingrédients. Et puis, surtout, j’étais trop gourmand. J’ai tout bouffé. Les potions, les nouilles, les mètres. Pas de pause, il y a pas le temps. Le panorama d’abord. Les regrets, après.
Le lendemain, j’y suis retourné. Et en une dizaine de minutes c’était plié. Plus tard dans la journée, j’ai atteint mon but. Les crédits ont défilées. J’ai ressenti des frissons. De la fatigue. Des crampes. Dans les doigts d’abord, à force d’être crispé sur ma manette. Et sur mes joues, aussi. A force de sourire bêtement. Parce que c’était beau, putain. Qu’est-ce que c’était beau.
L’éloge de la lenteur
Cairn n’est pas un rage game. C’est l’anti rage game par excellence. Même si Aava elle a l’air goofy avec ses membres spaghettis qui se mêlent et s’entremêlent. Même si la frustration des chutes vous semblera au début plus familière que la satisfaction des montées. Tout ça, croyez-moi, c’est du vent. Parce qu’à force, on apprend, et on comprend. On comprend que ce ne sont pas les membres qu’il faut regarder, mais les extrémités. Que notre ennemi, ce n’est pas le jeu, mais nous-même, notre propre impatience. Alors on respire, on prend son temps, et on pose la main. Puis on scrute. Pas de tremblement à l’horizon ? Pas de gémissement ? Alors c’est au tour de l’autre main. Puis le pied. Et l’autre pied. Un mètre. Deux mètres. Un piton. Deux pitons. Une gorgée. Deux gorgées. Magnésie. On s’arrête. C’est bon. La leçon est apprise. Pour certains, ce sera l’affaire de quelques dizaines de minutes. Pour d’autres, de quelques heures. Et enfin, pour une part non négligeable, jamais.
Mais c’est le jeu. Le jeu des partis pris. De l’Art incarné, le vrai, le véritable. Celui qui ose essayer, qui ose repousser, qui ose diviser. Et qui, dans sa lancée de premier de cordée, laisse une partie sur le côté. Et ce n’est pas grave. Il faut diviser pour mieux régner. Parce que tout ça, encore une fois, ce n’est que du vent, et que la recette du bonheur, c’est de prendre son temps. De poser un pas l’un devant l’autre. D’accepter de se casser la gueule, même si ça fait mal. D’accepter que chuter, ce n’est pas échouer, mais progresser. Progresser dans sa compréhension de soi-même. Et sur cette montagne qui nous toise effrontément. Ce cimetière à ciel ouvert. Ce Mont Kami de ses grands morts. Alors on peste, on se vache, on reprend une gorgée, et on y retourne.
J’ai aimé Cairn pour sa poésie, mais aussi pour sa capacité à nous transporter. C’est un jeu malin, bien designé, et fait par des bosseurs. Car toutes ses émotions ne naissent pas du néant. Elles sont le fruit d’une idée, d’un travail acharné, et de temps passé sur le nécessaire : l’immersion.
Cairn est un jeu qui se joue au casque. Sans distraction environnante. Accordez-lui le temps qu’il mérite, et laissez infuser. L’amertume des premières gorgées ne rendra que plus belles la dégustation des suivantes.
Bah oui les gros carrés noirs, ils donnaient envie d’être découvert, c’est sûr. Bon ici c’est la zone spoiler, alors c’est pas pour tout le monde. Zou zou les profanes, ici je veux que des initiés.
On parle de la fin ?
Allez, on parle de la fin.
J’ai une critique à faire à cette pépite. Une seule. La dernière montée. Surtout que pour l’instant, après toutes mes lectures, j’ai l’impression d’avoir été le seul à l’expérimenter de cette manière.
Moi, la dernière montée, je l’ai faite en plusieurs fois. Pas parce que j’ai fait des pauses, mais parce que j’ai pas arrêté de tomber d’inanition. Je manquais de tout dans mon sac, mais à daque fois, au lieu d’avoir tout ce que je méritais, c’est à dire un vilain game over, que j’aurais parfaitement accepté, je me suis retrouvé à nouveau dans ma tente. Avec des petites cutscenes au début qui collaient bien à l’atmosphère un peu hallucinatoire dû à la fatigue et au probable manque d’oxygène, mais surtout, toujours suivis par une Aava au sommet de sa forme, avec toutes ses jauges bien remplies, et surtout, surtout, accrochée à l’endroit-même où j’étais tombé. Je n’avais rien perdu en apparence, mais dans les faits, j’avais bien perdu quelque chose, une chose essentielle : les enjeux. Quoi qu’il se passait, je savais dorénavant qu’à la moindre de mes chutes, ce n’était pas la froideur d’un game over qui m’attendait, mais la moiteur d’un matelas molletonné dont je n’avais jamais demandé la présence. C’est dommage, même si je comprends l’attention.
Le fait d’arriver au sommet est restée un moment hors du temps, mais quelque chose avait été brisé. Le contrat tacite entre les développeurs et moi, joueur. Sur le coup, j’étais un peu frustré, mais depuis, je leur ai pardonné. Parce que tout le reste est incroyable. Et que j’ai aimé, qu’est-ce que j’ai aimé le dilemme de l’ermite. Rien que d’y repenser j’ai envie de sauter partout. Parce que j’ai hésité, j’ai tellement hésité. J’avais envie de redescendre en vrai, j’avais été convaincu ! J’avais peur ! Je voulais arrêter-là ! Je voulais pas qu’elle meurt Aava, et pour quoi en plus ? Peut-être qu’en rentrant maintenant j’allais encore pouvoir voir Naomi, recoller les morceaux. Mais laisser parler mon égoïsme… tout ça pour quoi ? Recommencer quelques mois plus tard, sur une autre montagne, un autre défi, parce qu’elle même elle le dit : elle est bonne qu’à ça. Mais j’ai pas pu. Parce que si j’étais là, c’était pour faire un bout de chemin avec Aava.. Et qu’au fond de ses yeux quand il y eu cet écran de choix, au fond de ses cris, de ses larmes qui ont parsemées toutes ces heures de traversées à ses côtés, j’ai compris, au fond, qu’elle voulait voir le bout. Donc j’ai dit oui. Pour elle. Même si ça m’a mis dans un inconfort quasi métaphysique gigantesque. Peut-être que c’est ce qu’avait ressenti Naomi quand elle a laissé Aava partir. T’inquiète Naomi, j’ai surveillé Aava. Elle est arrivée à bon port, là, au sommet, avec les étoiles. Laisse-lui encore un peu de temps. Elle va bientôt redescendre. Laisse-nous juste encore quelques instants, ensemble. Au sommet des dieux.