Petit jeu indépendant développé par le studio kazakh Odd Meter, Indika (2024) m’a tenu en haleine pendant quatre heures d’une traite et j’en suis ressorti avec 81 % des succès.
On y incarne Indika, une jeune nonne orthodoxe russe de la fin du XIXème siècle. Rejetée de son couvent en raison de gestes et de paroles jugés trop impies, elle se retrouve contrainte de quitter les murs protecteurs de sa communauté religieuse. Sur la route, elle croise un compagnon d’infortune et les deux personnages vont s’entraider mutuellement tout au long du périple. L’homme, un ancien soldat au bras rongé par une nécrose, est recherché. Indika l’aide à fuir au début du jeu et lui, en retour, devient un soutien et une voix dans un monde hostile. Ensemble, ils forment un duo fragile, uni par la nécessité plus que par le choix.
Le titre aborde frontalement des thèmes lourds et millénaires : le bien et le mal, la vérité, la liberté individuelle, l’existence de Dieu et du diable. Le tout ancré dans la tradition chrétienne orthodoxe. La dévotion d’Indika est constamment mise à l’épreuve. Chargée de remettre une lettre à une haute personnalité religieuse, elle traverse une Russie hivernale et austère. Elle y croise divers personnages hauts en couleurs et traverse des péripéties qui, peu à peu, ébranlent ses certitudes. Au-delà de raconter une histoire, le titre de Odd Meter cherche à déstabiliser le joueur, à le pousser à réfléchir. Les échanges entre les deux protagonistes principaux sont souvent denses, parfois, et portent une vraie force intellectuelle assez rare dans le monde du jeu vidéo.
Ce qui m’a particulièrement plu, c’est la manière dont Indika joue avec les codes du jeu vidéo. À certains moments, on gagne des points d’expérience qui ne servent strictement à rien. Le jeu le fait d’ailleurs bien comprendre, avec une ironie assumée. On gagne ces points en priant devant des icônes croisées sur le chemin ou en accomplissant des tâches. Petit clin d’œil historique amusant, si l’on fait le signe de croix devant un portrait de Karl Marx, on n’obtient rien et le jeu renvoie un bruit d’erreur. On est à la fin du XIXème siècle en Russie, le communisme est en germe, et le studio n’a pas manqué de glisser ce détail. On passe aussi par des séquences d’inspiration arcade en 8-bit ou 16-bit qui s’immiscent dans une 3D plutôt réaliste.
Graphiquement, le titre cherche le réalisme, que ce soit dans les décors ou dans la modélisation des personnages. La direction artistique reste très éclectique, parfois déroutante, et pas toujours cohérente. On s’étonne notamment de croiser à plusieurs reprises un chien mutant zombie qui poursuit les personnages, une créature qui semble sortie tout droit d’un Resident Evil ou d’un Dark Souls. Dans un contexte historique relativement réaliste, l’apparition de cette chose crée un décalage surprenant.
Le jeu invite également à la contemplation. Indika peut s’asseoir sur des bancs, et en appuyant sur une touche on découvre différents panoramas du lieu, toujours baignés dans un silence quasi religieux. Ces phases n’ont aucune utilité concrète, mais elles collent parfaitement à l’intention du studio : poser un jeu qui interroge la foi, la religion et la place qu’elle occupe chez les individus, et plus particulièrement chez Indika. L’ambiance sonore est d’ailleurs bien retranscrite. La musique elle-même reste oubliable, aucun thème ne m’est resté en tête, mais les silences sont travaillés. On entend la nature, la neige, le vent, les voix des personnages. Dans un jeu qui parle de religion chrétienne, le silence a une place prépondérante, et Indika le respecte même si le discours global du jeu est un discours antireligieux.
Côté technique, le jeu est fluide et très jouable. La maniabilité en vue à la troisième personne est classique, sans problème particulier de caméra ni de déplacement. Le titre est linéaire, on collecte quelques objets dans le décor, on résout des énigmes environnementales ou on active des leviers pour progresser. Rien de révolutionnaire, mais ça fonctionne. Le rythme, lui, est excellent. En quatre heures, on enchaîne des phases de contemplation, de discussions, de puzzles et des moments d’intensité sans regarder sa montre. C’est un très bon point.
Indika est un jeu court, facile à compléter, mais qui a le mérite de proposer quelque chose de réellement différent. Une petite expérience indépendante et atypique qui chamboule les habitudes, qui interroge sur des sujets existentialistes. Au final, j’ai vraiment apprécié ce titre même si je suis en contradiction avec l’avis de son auteur et avec la conclusion plutôt pessimiste. Mais au-delà de ses considérations subjectives, je vous recommande chaudement ce titre si vous êtes curieux par nature mais surtout si vous n’êtes pas allergiques aux considérations morales et religieuses dans un jeu vidéo.