Lettres choisies au fil des pages

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50 livres

par Aurea

Ce ne sont pas des romans épistolaires, mais on peut y croiser au détour des lignes, des lettres tendres, folles, passionnées ou désespérées, des lettres fortes, qui marquent l'esprit du lecteur et dont voici quelques extraits.

En couverture : femme écrivant une lettre et sa servante, de Vermeer

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  • L'Idiot (1870)

    Идиот (Idiot)

    Sortie : 1870. Roman.

    Livre de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

    « Jadis vous m’avez honoré de votre confiance. Peut-être m’avez-vous complètement oublié maintenant. Comment se fait-il que je vous écrive ? Je n’en sais rien ; mais je ne puis résister au désir de me rappeler à vous, à vous particulièrement. Bien des fois j’ai eu grand besoin de vous trois, mais parmi vous trois je ne voyais que vous. Vous m’êtes nécessaire, très-nécessaire. En ce qui me concerne, je n’ai rien à vous écrire, rien à vous raconter. D’ailleurs, je n’y tiens pas ; je désirerais fort votre bonheur. Êtes-vous heureuse ? Voilà tout ce que je voulais vous dire.

    « Votre frère, Pr. L. Muichkine. »
  • Les Frères Karamazov (1880)

    Братья Карамазовы (Brat'ya Karamazovy)

    Sortie : 1880. Roman.

    Livre de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

    « Alexéi Fiodorovitch, je vous écris à l’insu de tous, et de ma mère, et je sais que c’est mal. Mais je ne puis vivre plus longtemps sans vous dire ce qui est né dans mon cœur, et que personne à part nous deux ne doit savoir jusqu’à nouvel ordre. On prétend que le papier ne rougit pas ; quelle erreur ! je vous assure que maintenant nous sommes tout rouges l’un et l’autre. Cher Aliocha, je vous aime, je vous aime depuis mon enfance, depuis Moscou, alors que vous étiez bien différent d’à présent. Je vous ai élu dans mon cœur pour m’unir à vous et achever nos jours ensemble. Bien entendu, c’est à condition que vous quittiez le monastère. Quant à notre âge, nous attendrons autant que la loi l’exige. D’ici là, je me serai rétablie, je marcherai, je danserai. Cela ne fait aucun doute.

    « Voilà que je vous ai écrit une lettre d’amour ; mon Dieu, qu’ai-je fait ? Aliocha, ne me méprisez pas ; si j’ai mal agi et que je vous peine, excusez-moi. Maintenant, le sort de ma réputation, peut-être perdue, est entre vos mains.

    « Je pleurerai pour sûr aujourd’hui. Au revoir, jusqu’à cette entrevue terrible…

    « Lise. »

    « P.S. — Aliocha, ne manquez pas de venir, n’y manquez pas ! Lise. »

  • Les Démons (1871)

    Бесы (Bésy)

    Sortie : 1871. Roman.

    Livre de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

    « Chère Daria Pavlovna,

    « Jadis vous vouliez être ma « garde-malade », et vous m’avez fait promettre que je vous appellerais quand il le faudrait. Je pars dans deux jours et je ne reviendrai plus. Voulez-vous venir avec moi ?

    « L’an dernier, comme Hertzen, je me suis fait naturaliser citoyen du canton d’Uri, et personne ne le sait. J’ai acheté dans ce pays une petite maison. Je possède encore douze mille roubles ; nous nous transporterons là-bas et nous y resterons éternellement. Je ne veux plus aller nulle part désormais.

    « Le lieu est fort ennuyeux ; c’est un vallon resserré entre des montagnes qui gênent la vue et la pensée ; il y fait fort sombre. Je me suis décidé pour cet endroit parce qu’il s’y trouvait une maisonnette à vendre. Si elle ne vous plaît pas, je m’en déferai et j’en achèterai une autre ailleurs.

    « Je ne me porte pas bien, mais j’espère que l’air de la Suisse me guérira de mes hallucinations. Voilà pour le physique ; quant au moral, vous savez tout ; seulement, est-ce bien tout ?

    « Je vous ai raconté beaucoup de ma vie, mais pas tout. Même à vous je n’ai pas tout dit ! À propos, je vous certifie qu’en conscience je suis coupable de la mort de ma femme. Je ne vous ai pas vue depuis lors, c’est pourquoi je vous déclare cela. Du reste, j’ai été coupable aussi envers Élisabeth Nikolaïevna, mais sur ce point je n’ai rien à vous apprendre ; tout ce qui est arrivé, vous l’aviez en quelque sorte prédit.
    Après avoir pris le train l’autre jour, je suis descendu à la sixième station, et j’habite là incognito chez un employé dont j’ai fait la connaissance il y a cinq ans, au temps de mes folies pétersbourgeoises. Écrivez-moi à l’adresse de mon hôte, vous la trouverez ci-jointe.

    « Nicolas Stavroguine. »
  • Crime et Châtiment (1866)

    Преступление и наказание (Pryestupleyniye i nakazaniye)

    Sortie : 1866. Roman.

    Livre de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

    « Mon cher Rodia, voilà déjà plus de deux mois que je ne me suis entretenue par lettre avec toi, ce dont j’ai moi-même souffert au point d’en perdre souvent le sommeil. Mais sans doute tu me pardonnes mon silence involontaire. Tu sais comme je t’aime ; Dounia et moi nous n’avons que toi, tu es tout pour nous, tout notre espoir, tout notre bonheur dans l’avenir. Que suis-je devenue quand j’ai appris que tu avais dû depuis plusieurs mois quitter l’Université faute de moyens d’existence, et que tu n’avais plus ni leçons ni ressources d’aucune sorte !

    « Comment pouvais-je te venir en aide avec mes cent vingt roubles de pension annuelle ? Les quinze roubles que je t’ai fait parvenir, il y a quatre mois, je les avais empruntés, comme tu le sais toi-même, à un marchand de notre ville, Afanase Ivanovitch Vakhrouchine. C’est un brave homme, et il était l’ami de ton père. Mais lui ayant donné procuration pour toucher ma pension à ma place, je ne pouvais rien t’envoyer avant qu’il fût remboursé, et il vient seulement de l’être.

    « Maintenant, mon très-cher Rodia, je t’embrasse en attendant notre prochaine réunion, et je t’envoie ma bénédiction maternelle. Aime Dounia, ta sœur, Rodia ; sache qu’elle t’aime infiniment plus qu’elle-même, et paye-la de retour. C’est un ange, et toi, Rodia, tu es tout pour nous, – tout notre espoir, tout notre futur bonheur. Pourvu que tu sois heureux, nous le serons aussi. Adieu ! ou plutôt au revoir ! Je t’embrasse mille fois.

    « À toi jusqu’au tombeau.
    « Pulchérie Raskolnikoff. »
  • Adolphe (1816)

    Sortie : 1816. Roman.

    Livre de Benjamin Constant

    Lettre d'Ellénore à Adolphe, écrite après une des scènes violentes qui avaient précédé sa maladie.

    «Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre n’osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l’être malheureux près de qui votre pitié vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L’idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter! Qu’exigez-vous? Que je vous quitte? Ne voyez-vous pas que je n’en ai pas la force? Ah! c’est à vous, qui n’aimez pas, c’est à vous à la trouver, cette force, dans ce coeur lassé de moi, que tant d’amour ne saurait désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir à vos pieds.»
    — «Dites un mot, écrivait-elle ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose, timide et tremblante, car vous m’avez glacée d’effroi, vous les repoussez avec impatience.
    Ce que j’obtiens de mieux, c’est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées: mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous faites.
    Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez protégée, mais que vous frappez à coups redoublés.
    Elle mourra, cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes que vous remerciez aujourd’hui d’être indifférents; et peut-être un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus récompenser d’un regard.»
  • Une vie (1883)

    Sortie : 1883. Roman.

    Livre de Guy de Maupassant

    « Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute l’année, avec une bonne. J’habite maintenant une petite maison auprès de la route. C’est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait pour moi. Je n’ai que toi au monde et je ne t’ai pas vu depuis sept ans ! Tu ne sauras jamais comme j’ai été malheureuse et combien j’avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu m’as abandonnée !

    « Oh ! reviens, mon petit Poulet, reviens m’embrasser, reviens auprès de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.

    « Jeanne. »
  • Bel-Ami (1885)

    Sortie : 1885. Roman.

    Livre de Guy de Maupassant

    « Cher monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout ? Eh bien, j’ai à vous demander un cruel service, c’est de venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être pas la semaine, bien qu’il se lève encore, mais le médecin m’a prévenue.

    « Je n’ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je ne puis demander une pareille chose qu’à vous, car mon mari n’a plus de famille. Vous étiez son camarade ; il vous a ouvert la porte du journal. Venez, je vous en supplie. Je n’ai personne à appeler. »

    « Croyez-moi votre camarade toute dévouée.
    « MADELEINE FORESTIER.»
  • Madame Bovary (1857)

    Sortie : 1857. Roman.

    Livre de Gustave Flaubert

    Un jour sans date, nulle part Dans ce monde
    (Réponse d'Emma Bovary à la lettre de rupture de Rodolphe)

    "Rodolphe,
    C’est à peine si ma main peut guider cette plume. Comment as-tu osé ? Fallait-il que tu sois l’un d’entre eux, misérable et cruel ? Il faut que je te dise ce que ta lettre a fait.

    C’est mon cœur et mon corps qui souffrent à en mourir. Abandonnée ! Tu m’as abandonnée comme une infâme, seule et perdue dans mes orages. Depuis que je t’ai lu, j’ai des étourdissements, des élans de folie colérique et sauvage. C’est ton visage aimé que je voudrais tenir, et mes mains le caressent et le griffent à la fois. Je te hais tout autant que mon corps te révère et malgré moi, nos souvenirs reviennent traverser me sanglots :

    Une fleur de printemps tombée sur une épaule, c’est la tienne.
    Un sourire conquérant à travers les feuillages, c’est le tien.Un bras fort et léger qui enserre ma taille, c’est toi.
    Un serment éternel susurré dans le noir, c’est ta bouche.

    Mon chevalier secret, mon héros amoureux, ce que nous aurions fait ensemble !Jamais je ne vous aurais quitté, j’aurais bu, avant vous, le doux philtre amoureux. Et nous aurions erré comme fous par le monde. Vers la mer ! Elle et ses tempêtes terribles ! Sur les cimes vierges des glaciers inconnus. Partout, à tes côtés partout, poussant toujours plus loin. À la ville, tu n’aurais vu que moi, illuminant les bals, de ton amour.

    Oui nous étions fous ! Et mon corps qui résonne de cette folie-là ! Tu m’abandonnes. Tu m’abandonnes. Laidement, médiocrement, lâchement. Et je brûle d’une haine furieuse..."
  • L'Éducation sentimentale (1869)

    Sortie : 1869. Roman.

    Livre de Gustave Flaubert

    JULES À HENRY

    « Depuis que tu m’as quitté, mon cher Henry, il me semble que tout est parti avec toi, ton absence m’a laissé un vide affreux. Je t’envie autant que je te regrette. Comme je voudrais être avec toi à Paris ! comme la vie doit y être belle et chaude ! Réponds-moi de suite et donne-moi des détails sur tout ce que tu fais, sur tes nouvelles connaissances, sur les sociétés où tu te trouves, etc. As-tu vu Morel ? t’a-t-il mené chez des actrices ? vois-tu des artistes ? vas-tu souvent au spectacle ? dis-moi un peu ce que tu as trouvé de l’opéra, etc., etc., je brûle d’avoir une lettre.

    Comme tu es heureux, toi ! ton père a bien voulu te laisser aller à Paris ; tu es libre, tu as de l’argent, des maîtresses, tu vas dans le monde, mais moi !… Je vais te raconter ce qui s’est passé depuis ton départ.


    Comprends-tu cela, Henry, le comprends-tu ? moi, dans un bureau ! moi commis, moi écrivant des chiffres, copiant des rôles, maniant des registres ou des livres, comme ils appellent ça, des livres en peau verte, à tranches jaunes, et garnis de coins en cuivre ! être là du matin au soir, côte à côte avec des garçons de bureau, des domestiques à cent francs par mois ! venir tous les jours à 9 heures du matin, s’en aller à 4 heures du soir, et revenir le lendemain et le surlendemain, et ainsi pendant toute la vie, ou plutôt jusqu’à ce que j’en meure, car j’en mourrai de rage et d’humiliation !"

    Ton ami jusqu’à la mort.

    JULES.

    Première Education sentimentale, écrite par Flaubert en 1843
  • Eugénie Grandet (1834)

    Sortie : 1834. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Lettre de rupture de Charles à sa cousine Eugénie

    « Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le succès de mes entreprises. Vous m’avez porté bonheur, je suis revenu riche, et j’ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de ma tante viennent de m’être apprises par monsieur des Grassins. La mort de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succéder. J’espère que vous êtes aujourd’hui consolée. Rien ne résiste au temps, je l’éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment des illusions est passé. Que voulez-vous ! En voyageant à travers de nombreux pays, j’ai réfléchi sur la vie. D’enfant que j’étais au départ, je suis devenu homme au retour. Aujourd’hui, je pense à bien des choses auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et je suis libre encore ; rien n’empêche, en apparence, la réalisation de nos petits projets ; mais j’ai trop de loyauté dans le caractère pour vous cacher la situation de mes affaires. Je n’ai point oublié que je ne m’appartiens pas ; je me suis toujours souvenu dans mes longues traversées du petit banc de bois… »
    Il est possible que de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années d’absence ; mais moi, je n’ai oublié ni votre indulgence, ni mes paroles ; je me souviens de toutes, même des plus légèrement données, et auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant un cœur moins jeune et moins probe, ne songerait même pas. En vous disant que je ne pense qu’à faire un mariage de convenance, et que je me souviens encore de nos amours d’enfant, n’est-ce pas me mettre entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sort, et vous dire que, s’il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m’avez offert de si touchantes images… »
    «Votre dévoué cousin,
    Charles. »
  • Le Père Goriot (1835)

    Sortie : 1835. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les expressions innocemment gracieuses lui rafraîchirent le cœur.

    « Ta lettre est venue bien à propos, cher frère. Agathe et moi nous voulions employer notre argent de tant de manières différentes, que nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait comme le domestique du roi d’Espagne quand il a renversé les montres de son maître, tu nous as mises d’accord. Vraiment, nous étions constamment en querelle pour celui de nos désirs auquel nous donnerions la préférence, et nous n’avions pas deviné, mon bon Eugène, l’emploi qui comprenait tous nos désirs. Agathe a sauté de joie.

    Enfin, nous avons été comme deux folles pendant toute la journée, à telles enseignes (style de tante) que ma mère nous disait de son air sévère : Mais qu’avez-vous donc, mes demoiselles ? Si nous avions été grondées un brin, nous en aurions été, je crois, encore plus contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu’elle aime ! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je suis trop dépensière. Je m’étais acheté deux ceintures, un joli poinçon pour percer les oeillets de mes corsets, des niaiseries, en sorte que j’avais moins d’argent que cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus comme une pie. Elle avait deux cents francs ! Moi, mon pauvre ami, je n’ai que cinquante écus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me sera toujours pénible de la porter. Je t’ai volé...

    Adieu, adieu ! je t’embrasse au front du côté gauche, sur la tempe qui m’appartient exclusivement.

    Je laisse l’autre feuillet pour Agathe, qui m’a promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en être plus sûre, je resterai près d’elle pendant qu’elle t’écrira. Ta sœur qui t’aime. » « LAURE DE RASTIGNAC ».
  • Illusions perdues (1839)

    Sortie : 1839. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Madame,
    « Que diriez-vous d’une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l’homme appelle des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie, les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l’amour maternel pour détourner cet enfant ? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s’émerveille ne lui coûtent ; elle l’emmène, elle s’en empare, elle le gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour ; quand l’enfant abandonne sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d’une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul, sans secours, à travers les orages ; puis, du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance.

    Cette femme c’est vous, cet enfant c’est moi. Aux mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir à rougir en rencontrant l’enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que vous l’avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m’a montrées dans le ciel, j’aperçois les réalités de la misère dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m’avez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m’avez jeté. Mais peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et des plaisirs, peut-être penserez-vous à l’enfant que vous avez plongé dans un abîme. Eh ! bien, madame, pensez-y sans remords ! Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me reste rien. Rien ? n’est-ce pas ce qui a servi à faire le monde ? le génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence sans savoir si j’aurai sa force. Vous n’aurez à trembler que si j’allais à mal ; vous seriez complice de mes fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre conduit par le travail.

    » Lucien. »
  • Guerre et Paix (1865)

    Война и мир (Voyna i mir)

    Sortie : 1865. Roman.

    Livre de Léon Tolstoï

    « Chère et excellente amie, quelle chose terrible et effrayante que l’absence ! J’ai beau me dire que la moitié de mon existence et de mon bonheur est en vous, que, malgré la distance qui nous sépare, nos cœurs sont unis par des liens indissolubles, le mien se révolte contre la destinée, et je ne puis, malgré les plaisirs et les distractions qui m’entourent, vaincre une certaine tristesse cachée que je ressens au fond du cœur depuis notre séparation. Pourquoi ne sommes-nous pas réunies, comme cet été, dans votre grand cabinet, sur le canapé bleu, le canapé aux confidences ?

    « Pourquoi ne puis-je, comme il y a trois mois, puiser de nouvelles forces morales dans votre regard si doux, si calme, si pénétrant, regard que j’aimais tant et que je crois voir devant moi quand je vous écris. »

    Julie Karaguine à la princesse Marie
  • Anna Karénine (1877)

    Анна Каренина

    Sortie : 1877. Roman.

    Livre de Léon Tolstoï

    « Je vous ai exprimé à notre dernière entrevue l’intention de vous communiquer ma résolution relativement au sujet de notre conversation. Après y avoir mûrement réfléchi, je viens remplir cette promesse. Voici ma décision : quelle que soit votre conduite, je ne me reconnais pas le droit de rompre des liens qu’une puissance suprême a consacrés. La famille ne saurait être à la merci d’un caprice, d’un acte arbitraire, voire du crime d’un des époux, et notre vie doit rester la même. Cela doit être ainsi pour moi, pour vous, pour votre fils. Je suis persuadé que vous vous êtes repentie, que vous vous repentez encore, du fait qui m’oblige à vous écrire, que vous m’aiderez à détruire dans sa racine la cause de notre dissentiment, et à oublier le passé. Dans le cas contraire, vous devez comprendre ce qui vous attend, vous et votre fils. J’espère causer avec vous à fond à notre prochaine rencontre. Comme la saison d’été touche à sa fin, vous m’obligeriez en rentrant en ville le plus tôt possible, pas plus tard que mardi. Toutes les mesures pour le déménagement seront prises. Je vous prie de remarquer que j’attache une importance très particulière à ce que vous fassiez droit à ma demande.

    A. KARÉNINE.
  • L'Île au trésor (1883)

    Treasure Island

    Sortie : 1883. Roman.

    Livre de Robert Louis Stevenson

    Mon cher Livesey,

    Ignorant si vous êtes de retour au château ou encore à Londres, je vous écris de part et d’autre en double expédition.

    J’ai acheté et équipé le navire. Il est à l’ancre, prêt à appareiller. Vous ne pouvez imaginer goélette plus exquise… un enfant la manœuvrerait… deux cents tonneaux ; nom : Hispaniola.

    Je l’ai eue par l’intermédiaire de mon vieil ami Blandly, qui s’est conduit là comme le plus étonnant des bons bougres. Ce merveilleux gars s’est dévoué littéralement à mon service, et je dois dire que tout le monde dans Bristol en a fait autant, dès qu’on a eu vent du port vers lequel nous cinglons… c’est-à-dire le trésor.

    C’est la splendeur de la mer qui m’a tourné la tête. Ainsi donc, Livesey, faites diligence, et venez sans perdre une heure si vous êtes mon ami.

    Que le jeune Hawkins aille tout de suite voir sa mère, sous la garde de Redruth, et puis que tous deux gagnent Bristol au plus vite.

    John Trelawney.
  • Voyage au bout de la nuit (1932)

    Sortie : 1932. Roman.

    Livre de Louis-Ferdinand Céline

    Ah! qui lui disait le Montaigne, à peu près comme ça à son épouse.

    T'en fais pas va, ma chère femme ! Il faut bien te consoler !... Ca s'arrangera !... Tout s'arrange dans la vie... Et puis d'ailleurs, qu'il lui disait encore, j'ai justement retrouvé hier dans des vieux papiers d'un ami à moi une certaine lettre que Plutarque envoyait lui aussi à sa femme, dans des circonstances tout à fait pareilles aux nôtres... Et que je l'ai trouvée si joliment bien tapée sa mettre ma chère femme, que je te l'envoie sa lettre !... C'est une belle lettre ! D 'ailleurs je ne veux pa t'en priver plus longtemps, tu m'en diras des nouvelles pour ce qui est de guérir ton chagrin!... Ma chère épouse ! Je te l'envoie la belle lettre ! Elle est un peu la comme celle de Plutarque !... On peut le dire ! Elle a pas fini de t'interésser!... Ah ! non ! Prenez- en connaissance ma chère femme ! Lisez-la bien ! Montrez-la aux amis. Et relisez-la encore ! Je suis bien tranquille à présent ! Je suis certain qu'elle va vous remettre d'aplomb !... Vostre bon mari. Michel.
  • Le Rouge et le Noir (1830)

    Sortie : 1830. Roman.

    Livre de Stendhal

    « Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s’y résoudre, eh bien ! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes enfants qui t’aiment tant iront te voir. Grand Dieu ! je sens que j’aime mieux mes enfants, parce qu’ils t’aiment. Quel remords ! comment tout ceci finira-t-il ?... Je m’égare... Enfin tu comprends ta conduite ; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux : ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui prescrira l’opinion publique.

    « C’est toi qui vas me fournir la lettre anonyme ; arme-toi de patience et d’une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir ; colle-les ensuite, avec de la colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que je t’envoie ; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une perquisition chez toi ; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre à lettre. Pour épargner ta peine, j’ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas ! si tu ne m’aimes plus, comme je le crains, que la mienne doit te sembler longue !


    Lettre anonyme

  • La Princesse de Clèves (1678)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Madame de La Fayette

    « Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté : je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre infidélité ; vous me l’aviez cachée avec tant d’adresse, et j’ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez raison d’être étonné qu’elle me soit connue. Je suis surprise moi-même que j’aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n’a été pareille à la mienne : je croyais que vous aviez pour moi une passion violente ; je ne vous cachais plus celle que j’avais pour vous ; et, dans le temps que je vous la laissais voir tout entière, j’appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse.

    Je le sus le jour de la course de bague ; c’est ce qui fit que je n’y allai point. Je feignis d’être malade pour cacher le désordre de mon esprit ; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore d’être fort mal, afin d’avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j’en devais user avec vous : je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions ; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s’affaiblissait d’elle-même. Je crus diminuer par-là le prix du sacrifice que vous en faisiez ; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l’esprit de celle à qui vous les donniez que l’on cessait de vous aimer. Je ne voulus pas qu’elle eût le plaisir d’apprendre que je savais qu’elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu’une légère douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m’aimiez plus."
  • Paul et Virginie (1788)

    Sortie : 1788. Roman.

    Livre de Bernardin de Saint-Pierre

    "Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n’ai plus de joies loin de vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous m’avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que j’y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n’en puis parler à personne. Mes femmes de chambre, ou plutôt celles de ma grand-tante, car elles sont plus à elle qu’à moi, me disent, lorsque je cherche à amener la conversation sur des objets qui me sont si chers : Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m’oublierois plutôt moi-même que d’oublier le lieu où je suis née, et où vous vivez ! C’est ce pays-ci qui est pour moi un pays de sauvages ; car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse faire part de l’amour que vous portera jusqu’au tombeau,

    « Très chère et bien-aimée maman, Votre obéissante et tendre fille,

    Virginie de la Tour. »

    « Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon enfance ; caressez pour moi Fidèle, qui m’a retrouvée dans les bois. »
  • La philosophie dans le boudoir (1795)

    Sortie : 1795. Théâtre et essai.

    Livre de Donatien Alphonse François de Sade

    Croiriez-vous, ma belle dame, que mon insoutenable épouse, alarmée du voyage de ma fille chez vous, part à l’instant pour aller la rechercher ? Elle s’imagine tout plein de choses… qui, à supposer même qu’elles fussent, ne seraient en vérité que fort simples. Je vous prie de la punir rigoureusement de cette impertinence ; Je la corrigeai hier pour une semblable : la leçon n’a pas suffi. Mystifiez-la donc d’importance, je vous le demande en grâce, et croyez qu’à quelque point que vous portiez les choses, je ne m’en plaindrai pas… Il y a si longtemps que cette catin me pèse… qu’en vérité… Vous m’entendez ? Ce que vous ferez sera bien fait : c’est tout ce que je peux vous dire. Elle va suivre ma lettre de très près ; tenez-vous donc sur vos gardes. Adieu ; je voudrais bien être des vôtres. Ne me renvoyez Eugénie qu’instruite, je vous en conjure. Je veux bien vous laisser faire les premières récoltes, mais soyez assurée cependant que vous aurez un peu travaillé pour moi…
  • Le Procès (1925)

    Der Prozess

    Sortie : 1925. Roman.

    Livre de Franz Kafka

    « Il y a longtemps que je n’ai pas vu Joseph ; la semaine dernière je suis allée le voir à la banque, mais il était si occupé qu’on ne m’a pas laissée entrer. J’ai attendu plus d’une heure, et puis j’ai été obligée de revenir à la maison à cause de la leçon de piano. J’aurais bien aimé lui parler, mais peut-être une occasion s’en présentera-t-elle bientôt. Pour mon anniversaire, il m’a envoyé une grande boîte de chocolat, c’était bien gentil de sa part. J’avais oublié de te l’écrire la dernière fois, je ne m’en souviens que maintenant que tu me le demandes. C’est que le chocolat disparaît tout de suite à la pension, on n’a pas le temps de savoir qu’on l’a reçu qu’il est déjà envolé. Mais en ce qui concerne Joseph, je voulais te dire autre chose ; comme je te l’écrivais plus haut, je n’ai pas pu le voir à la banque parce qu’il était en pourparlers avec un monsieur.

    Après avoir attendu tranquillement j’ai demandé à un domestique si l’entrevue devait durer encore longtemps ; il m’a dit que cela se pourrait bien parce qu’il s’agissait sans doute du procès qu’on avait intenté à M. le fondé de pouvoir. Je lui ai demandé ce que c’était que ce procès et s’il ne se trompait pas et que c’était bien un procès, et même grave, mais qu’il n’en savait pas plus long. Il disait qu’il aurait bien voulu aider M. le fondé de pouvoir qui était un homme bon et juste, mais qu’il ne savait comment s’y prendre et qu’il souhaitait que des gens influents s’en occupassent. Il pensait d’ailleurs que c’était ce qui se produirait sûrement et que tout prendrait une bonne fin, mais que la situation n’avait pas l’air bien fameuse pour le moment à en juger d’après l’humeur de M. le fondé de pouvoir.

    Naturellement, je n’ai pas ajouté beaucoup d’importance à ce discours et j’ai cherché à rassurer cet homme naïf ; je lui ai défendu de parler de cette histoire, je tiens tout cela pour cancan. Tout de même il serait peut-être bon, cher papa, que tu t’en occupes à ton prochain passage ; il te sera facile d’apprendre des détails et d’intervenir, s’il y a lieu ; tu as des amis influents. Si ce n’était pas nécessaire, ce qui me semble plus vraisemblable, cela procurerait du moins à ta fille une occasion de t’embrasser qui lui ferait le plus grand plaisir. »
  • Le Lys dans la vallée (1836)

    Sortie : 1836. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    "Je crois, mon ami, qu’il faut vous marier à quelque madame Shandy, qui ne saura rien de l’amour, ni des passions, qui ne s’inquiétera ni de lady Dudley, ni de madame de Mortsauf, très-indifférente à ces moments d’ennui que vous appelez mélancolie pendant lesquels vous êtes amusant comme la pluie, et qui sera pour vous cette excellente sœur de charité que vous demandez. Quant à aimer, à tressaillir d’un mot, à savoir attendre le bonheur, le donner, le recevoir ; à ressentir les mille orages de la passion, à épouser les petites vanités d’une femme aimée, mon cher comte, renoncez-y. Vous avez trop bien suivi les conseils que votre bon ange vous a donnés sur les jeunes femmes ; vous les avez si bien évitées que vous ne les connaissez point.

    Madame de Mortsauf a eu raison de vous placer haut du premier coup, toutes les femmes auraient été contre vous, et vous ne seriez arrivé à rien. Il est trop tard maintenant pour commencer vos études, pour apprendre à nous dire ce que nous aimons à entendre, pour être grand à propos, pour adorer nos petitesses quand il nous plaît d’être petites. Nous ne sommes pas si sottes que vous le croyez : quand nous aimons, nous plaçons l’homme de notre choix au-dessus de tout. Ce qui ébranle notre foi dans notre supériorité, ébranle notre amour. En nous flattant, vous vous flattez vous-mêmes. Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir du commerce des femmes, cachez-leur avec soin tout ce que vous m’avez dit : elles n’aiment ni à semer les fleurs de leur amour sur des rochers, ni à prodiguer leurs caresses pour panser un cœur malade. Toutes les femmes s’apercevraient de la sécheresse de votre cœur, et vous seriez toujours malheureux. Bien peu d’entre elles seraient assez franches pour vous dire ce que je vous dis, et assez bonnes personnes pour vous quitter sans rancune en vous offrant leur amitié, comme le fait aujourd’hui celle qui se dit votre amie dévouée,

    " NATALIE DE MANERVILLE. " à Félix de Vandenesse son fiancé
  • Orgueil et Préjugés (1813)

    Pride and Prejudice

    Sortie : 1813. Roman.

    Livre de Jane Austen

    « Vous me demanderez peut-être pourquoi tout cela ne vous a pas été confié hier au soir ; mais alors je n’étais pas assez maître de moi, pour savoir ce qui pouvait et devait être dit.

    « Pour confirmer tout ce que je viens d’écrire, j’en puis appeler au témoignage du colonel Fitz-William, qui étant mon parent, mon intime ami, et de plus un des exécuteurs testamentaires de mon père, a naturellement connu les moindres détails de ces transactions. Si votre haine pour moi rendait mes assertions peu satisfaisantes, vous ne sauriez, par le même motif, douter de la parole de mon cousin ; et afin qu’il vous soit possible de le consulter, je chercherai l’occasion de vous remettre cette lettre dans le courant de la matinée.

    « Je ne veux plus qu’ajouter : Dieu vous bénisse !

    « Fitz-William Darcy. »
  • Le Désespéré (1887)

    Sortie : 1887. Roman.

    Livre de Léon Bloy

    « Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite malice du sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçûtes le don de plaire et la nature même de votre talent, si heureusement pondéré, éloigne jusqu’au soupçon du plus vague rêve de dictature littéraire.

    « Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais être, un écrivain aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne, — ce que, pour mon malheur, j’ai passé ma vie à faire. Vos livres portés sur le flot des éditions innombrables vont d’eux-mêmes dans une multitude d’élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m’avez autrefois nommé votre frère, je crie donc vers vous dans ma détresse et je vous appelle à mon aide !

    « Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous êtes le seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s’il le faut, mais envoyez moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a passé sa vie en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de compatriote.

    « Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère, que je ne vous ai jamais demandé un service d’argent, que le cas est grave, et que je ne compte absolument que sur vous.



    « Votre anxieux ami,


    « Caïn Marchenoir. » à Dulaurier
  • Splendeurs et misères des courtisanes (1847)

    Sortie : 1847. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    La délicatesse de ma conduite est d’ailleurs une garantie de la sincérité de mes intentions. Ai-je jamais agi comme un créancier ? Vous êtes comme une citadelle, et je ne suis pas un jeune homme. Vous répondez à mes doléances qu’il s’agit de votre vie, et vous me le faites croire quand je vous écoute ; mais ici je retombe en de noirs chagrins, en des doutes qui nous déshonorent l’un et l’autre. Vous m’avez semblé aussi bonne, aussi candide que belle ; mais vous vous plaisez à détruire mes convictions. Jugez-en ? Vous me dites que vous avez une passion dans le cœur, une passion impitoyable, et vous refusez de me confier le nom de celui que vous aimez… Est-ce naturel ?

    Vous avez fait d’un homme assez fort un homme d’une faiblesse inouïe… Voyez où j’en suis arrivé ? je suis obligé de vous demander quel avenir vous réservez à ma passion après cinq mois ? Encore faut-il que je sache quel rôle je jouerai à l’inauguration de votre hôtel. L’argent n’est rien pour moi quand il s’agit de vous ; je n’aurai pas la sottise de me faire à vos yeux un mérite de ce mépris ; mais si mon amour est sans bornes, ma fortune est limitée, et je n’y tiens que pour vous. Eh ! bien, si en vous donnant tout ce que je possède, je pouvais, pauvre, obtenir votre affection, j’aimerais mieux être pauvre et aimé de vous que riche et dédaigné. Vous m’avez si fort changé, ma chère Esther, que personne ne me reconnaît plus : j’ai payé dix mille francs un tableau de Joseph Bridau, parce que vous m’avez dit qu’il était homme de talent et méconnu.

    Enfin je donne à tous les pauvres que je rencontre cinq francs en votre nom. Eh ! bien, que demande le pauvre vieillard qui se regarde comme votre débiteur quand vous lui faites l’honneur d’accepter quoi que ce soit ?… il ne veut qu’une espérance, et quelle espérance, grand Dieu ! N’est-ce pas plutôt la certitude de ne jamais avoir de vous que ce que ma passion en prendra ? Mais le feu de mon cœur aidera vos cruelles tromperies. Vous me voyez prêt à subir toutes les conditions que vous mettrez à mon bonheur, à mes rares plaisirs ; mais, au moins, dites-moi que le jour où vous prendrez possession de votre maison, vous accepterez le cœur et la servitude de celui qui se dit, pour le reste de ses jours,

    » Votre esclave,
    » Frédéric de Nucingen. »
  • Les Misérables (1862)

    Sortie : 1862. Roman.

    Livre de Victor Hugo

    Les premières lignes de la déclaration d'amour de Marius à Cosette :

    « La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être jusqu'à Dieu, voilà l'amour.
    L'amour c'est la salutation des anges aux astres.
    Comme l'âme est triste quand elle est triste par l'amour !
    Quel vide que l'absence de l'être qui à lui seul remplit le monde ! Oh ! comme il est vrai que l'être aimé devient Dieu. On comprendrait que Dieu en fût jaloux si le Père de tout n'avait pas évidemment fait la création pour l'âme, et l'âme pour l'amour.
    Il suffit d'un sourire entrevu là-bas sous un chapeau de crêpe blanc à bavolet lilas, pour que l'âme entre dans le palais des rêves.
    Dieu est derrière tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires, les créatures sont opaques. Aimer un être, c'est le rendre transparent.
    De certaines pensées sont des prières. Il y a des moments où, quelle que soit l'attitude du corps, l'âme est à genoux. »

    Merci pour sa suggestion à josay-le-pirate
  • Raison et Sentiments (1811)

    Sense and Sensibility

    Sortie : 1811. Roman.

    Livre de Jane Austen

    « Dites à madame Jennings que j’ai été trop troublée pour pouvoir lui faire une visite ; mais que si elle voulait venir à Holborn un de ces matins, ce serait une grande bonté de sa part. Mes cousins seraient fiers de faire sa connaissance. Mon papier finit et m’oblige à vous quitter. Je vous prie de me rappeler au souvenir de sir Georges, de lady Middleton, de madame Palmer, et de tous les charmans enfans. Mes plus tendres amitiés à mademoiselle Maria. Je suis bien sûre que celle qui fait profession d’aimer et d’estimer mon Edward, est bien contente de le savoir sur la route du bonheur. »

    Je suis votre très-obéissante servante, Lucy Stéeles.
  • À la recherche du temps perdu (1927)

    Sortie : 1927. Roman.

    Livre de Marcel Proust

    "Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien), j’avais pensé — comme je les avais commandés à un intermédiaire, mais en donnant votre nom — que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter le yacht et cette voiture devenus inutiles.

    Mais pour cela, et pour bien d’autres choses, il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont chance de rester toujours, l’un au port, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le … (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht ces vers de Mallarmé que vous aimiez :

    Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
    Magnifique mais qui sans espoir se délivre
    Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
    Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.


    » Vous vous rappelez — c’est le poème qui commence par : Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… Hélas, « aujourd’hui » n’est plus ni vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu’ils en feront bien vite un « demain » supportable ne sont guère supportables. Quant à la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que vous disiez ne pouvoir comprendre :


    Dis si je ne suis pas joyeux
    Tonnerre et rubis aux moyeux
    De voir en l’air que ce feu troue
    Avec des royaumes épars
    Comme mourir pourpre la roue
    Du seul vespéral de mes chars.


    » Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J’en garde un bien bon souvenir. »



    « P.-S. — Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues propositions que Saint-Loup (que je ne crois d’ailleurs nullement en Touraine) aurait faites à votre tante. C’est du Sherlock Holmes. Quelle idée vous faites-vous de moi ? »

  • Mansfield Park (1814)

    Sortie : 1814. Roman.

    Livre de Jane Austen

    "Nous nous apercevons beaucoup de votre absence, et pour moi, je la regrette plus que je ne puis vous l’exprimer. Ma mère vous fait mille caresses, et attend de vos nouvelles ; elle parle de vous à chaque instant. Mon père a l’intention d’aller vous chercher lui-même ; mais ce ne sera qu’après Pâques, époque à laquelle il doit aller à Londres. J’imagine que vous êtes heureuse à Portsmouth ; cependant ce ne doit pas être une visite d’une année. Il me tarde bien que vous soyez ici pour que vous me donniez votre opinion sur Thornton-Lacey. J’ai peu d’inclination à y faire des embellissemens jusqu’à ce que je sache si cette maison aura une maîtresse. Je crois que j’écrirai décidément. Il est arrêté que M. et Mme Grant vont à Bath. Ils quittent Mansfield lundi. J’en suis bien aise. Je ne suis point de bonne compagnie en ce moment. Ma mère est fâchée de ce qu’une autre plume que la sienne vous donne des nouvelles de Mansfield.

    « Je suis votre affectionné, ma très-chère Fanny. »

  • Emma (1816)

    Sortie : 1816. Roman.

    Livre de Jane Austen

    A Madame Weston

    "Êtes-vous disposée à me plaindre pour tout ce que j’ai souffert avant de lui faire l’ouverture de cette affaire, dont mon bonheur, ma vie même dépendaient ? Non, réservez votre pitié pour le moment de mon arrivée à Highbury, et que je vis le mal que je lui avais causé. N’ayez de compassion pour moi qu’à l’instant que je contemplai sa figure pâle et défaite ! J’arrivai à Highbury au moment du jour où, connaissant l’heure de leur déjeûner, je me flattais de la trouver seule. Je ne me trompai pas ; je réussis parfaitement, non-seulement en cela, mais aussi sur le but de mon voyage. J’eus quelques peines à l’apaiser, à regagner ses bonnes grâces ; mais j’en vins à bout. Tout est fini. Nous sommes sincèrement réconciliés ; elle m’est plus chère, mille fois plus chère qu’auparavant, et il est impossible qu’aucun désagrément vienne jamais troubler le bonheur dont nous jouissons.

    À présent, ma chère dame, je vous laisse en liberté ; je n’ai pu terminer ma lettre plus tôt. Recevez mille et mille remercîmens pour les bontés dont vous m’avez comblé, et cent mille pour les attentions que votre bon cœur prodiguera à la plus sensible des femmes. Si vous me croyez plus heureux que je ne mérite de l’être, je serai de votre avis. Mademoiselle W… m’appelle l’enfant gâté de la fortune, et elle a raison. En un point, mon bonheur n’est point douteux, puisqu’il m’est permis de me souscrire

    Votre très-obligé et très-affectionné fils,
    F. C. Weston Churchill."
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