« Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres »

Avis sur 1984

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Critique publiée par le

Chef d’œuvre de la dystopie, 1984 fait partie des incontournables du genre et se doit d’être lu ne serait-ce pour la culture générale étant donné le nombre de clins d’œil en référence à cet univers que l’on peut trouver au quotidien. C’est sûrement le livre qui revient le plus souvent sur le tapis dès qu’on parle de politique. Là où Aldous Huxley dépeignait avant lui un futur basé sur la servitude heureuse dans Le meilleurs des mondes, George Orwell présente un totalitarisme fondé sur la contrainte, la surveillance et le mensonge. Deux visions bien différentes d’un monde totalitaire en somme, et même si je pense que celui d’Huxley est plus effrayant, Orwell est meilleur dans sa narration d’où ma petite préférence pour ce dernier. Cela dit, les deux versions se valent et il me semble impossible de trancher de façon catégorique pour l’une ou l’autre sur la question de savoir lequel d’Orwell ou Huxley a visé le plus juste sur l’avenir de nos sociétés. Sans doute, notre futur se situe quelque part entre ces deux systèmes et sera probablement pire que ce qu’on put imaginer ces deux grands noms.

Résumé

Nous sommes en 1984, dans la ville de Londres tombé sous la coupe d’un régime totalitaire dirigé par Angsoc, le Parti dont le terrible slogan est « LA GUERRE C’EST LA PAIX. LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE. L’IGNORANCE C’EST LA FORCE ». Le monde est divisé en trois grands blocs : l’Océania dont Londres fait partie, l’Estasia et l’Eurasia, tous sous la férule du même type de régime. Winston Smith, un trentenaire, est employé au Ministère de la Vérité (soit le ministère de la propagande), mais contrairement aux autres, il n’aime pas Big Brother. Il n’aime pas ce grand visage moustachu placardé à chaque coin de rue, il n’aime pas ces patrouilles d’hélicoptères qui surveillent les habitations, il n’aime pas ce télécran qui enregistre chacun de ses faits et gestes dans son appartement tout en diffusant en permanence les nouvelles sans pouvoir l’arrêter, il n’aime pas les deux minutes de la haine qui érige un certain Goldstein, leader de la Fraternité, en bouc émissaire... Pour faire court, il n’aime pas le système pour lequel il travaille, et il n’est pas le seul ; Julia et O’Brien semblent le comprendre et partager son point de vue.

Écriture & narration

L’écriture que certains ont pu trouver monotone me semble au contraire tout à fait approprier pour le sujet concerné et permet à mon sens une immersion optimale dans cet univers froid et lourd. La narration porte principalement sur une description méticuleuse du fonctionnement du système (la forme romancée peut être vue assez vite comme un prétexte pour rendre le tout plus digeste) ; il n’y a pas vraiment d’action, seulement la lente routine de Winston qui parvient difficilement à mettre un peu de piment dans sa vie quotidienne de temps à autre. Découpé en trois parties, le livre s’attache d’abord à retranscrire les activités du personnage principal et ses différents questionnements sur le fonctionnement du système ; il comprend comment, mais ne comprend pas pourquoi. La seconde partie se concentre essentiellement sur la liaison qu’il entretient ensuite avec Julia en cachette (après la « découverte », s’installe ainsi une nouvelle forme de routine). Il entame également un livre interdit qui s’emploie à décrire les rouages du système avec grande précision et qui fonde un espoir de changement grâce au possible réveil des prolétaires. Enfin, dans la dernière partie, tandis qu’il est soumis à rudes épreuves autant physiquement que dans ses convictions, O’Brien lui révèle ce fameux pourquoi. C’est sûrement celle qui se lit le plus rapidement, car un peu moins descriptive et d’autant plus captivante que l’on assiste à la toute-puissance du Parti dans sa réalité la plus terrible. L’histoire s’achève sur une fin des plus sinistres avec le renoncement de Winston et une allusion sur ce qui l’attend au bout du compte. On peut le dire, ce livre est cruel. Le final ne laisse aucune note d’espoir, ce qui est purement jouissif (oui, j’affectionne particulièrement les fins atroces).

Personnages

Il y a très peu de personnages dans l’histoire. On peut dire qu’ils se résument à trois puisque les quelques autres sont assez anecdotiques et servent surtout d’exemples de ce que peut produire le système. Ainsi donc, nous avons le personnage principal qu’est Winston Smith et que l’on suit tout du long, celui de Julia qui occupe pas mal de place dans la seconde partie et enfin O’Brien, la grande vedette de la troisième partie. Winston est un antihéros à la personnalité assez fade, presque transparent, ce qui me gêne d’ordinaire (voire m’insupporte) dans les fictions, mais ici présent, je l’ai trouvé tout indiqué. Impossible d’éprouver une quelconque sympathie pour ce personnage et pourtant, ce n’est pas une souffrance de le suivre jusqu’à la fin du roman. L’absence de personnalité de Winston semble totalement assumée et colle en tout point à l’ambiance générale du livre, transformant ainsi ce qu’on pourrait juger d’ordinaire comme étant une faiblesse en une force. Julia, quant à elle, est la petite rebelle de l’ombre ayant trouvé la « technique » ; faire du zèle en public et se montrer exemplaire aux yeux du parti en participant aux maximums de tâches possibles tandis qu’elle viole allègrement les règles en coulisse. Si Winston, dans son grand optimisme, rêve que le système s’effondre, Julia se positionne de façon inverse. Non pas qu’elle aime le Parti, mais son pessimisme la conduit à penser que la lutte est vaine. Deux formes de dissidence qui vont néanmoins s’accorder par la suite pour rendre visite à O’Brien, grande figure du parti intérieur et dit-on de la résistance que l’on nomme la Fraternité. Ce dernier est incontestablement le personnage le plus intéressant par son côté mystérieux et maniéré, d’autant plus qu’il n’est pas ce qu’il parait. À côté de lui, Winston passe pour une misérable crevette tellement O’Brien dispose d’un charisme époustouflant à en faire crever le papier. À cela, s’ajoutent ses répliques particulièrement délicieuses et horrifiantes qui font de la troisième partie une conclusion qui marque l’esprit pendant longtemps, très longtemps…

Intrigue

On peut le dire, le monde d’Orwell est vraiment bien pensé et certains concepts sont proprement terrifiants. La société est divisée en trois tranches bien distinctes : d’une part la masse de prolétaires stupides et manipulés à laquelle le pouvoir distribue une « culture » avilissante et abjecte (« Il existait tout une suite de départements spéciaux qui s’occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre, et en général de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d’astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur. Il y avait même une sous-section entière – appelée en novlangue Pornosex – occupée à produire le genre le plus bas de pornographies » p.62 Folio). Ensuite, les membres ultra-surveillés du Parti extérieur qui sont les fonctionnaires serviles du pouvoir dont la vie est encore moins enviable que les prolétaires ; ils disposent tous d’un télécran qui les surveillent en permanence et qui leur parasite l’esprit en débitant en continu la propagande du Parti. Et enfin, la petite élite que constitue le Parti intérieur, baignant dans le luxe et veillant à la bonne marche du système. Ce qui est autorisé chez les prolétaires – et même encouragé –, est interdit chez les membres du Parti, notamment la question de la sexualité par exemple. Comme l’affirme un slogan du Parti, « Les prolétaires et les animaux sont libres ». Citer directement le texte ici me semble plus opportun qu’un long discours tellement il parle de lui-même : « On n’essayait pourtant pas de les endoctriner avec l’idéologie du Parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations plus réduites. Ainsi, même quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur mécontentement ne menait nulle part, car il n’était pas soutenu par des idées générales » p 100 Folio.

Les prolétaires, maintenus dans la pauvreté et l’ignorance ne sont ainsi pas une menace pour le pouvoir puisque leurs préoccupations se concentrent sur leur survie immédiate et non pas sur le politique. Le pouvoir se charge donc de limiter la production et les richesses du pays avec le paravent de la guerre tantôt contre l’Estasia, tantôt contre l’Eurasia. Une guerre dont on peut douter de l’existence réelle en dépit des quelques raids aériens qui visent parfois la population (Winston soupçonne qu’il s’agit là d’opération menée par le pouvoir lui-même et non pas par l’adversaire désigné). D’ailleurs, le pouvoir change l’identité de l’ennemi à sa guise et sans raison apparente tout en faisant croire qu’il en a toujours été ainsi en falsifiant l’histoire (« Qui commande le passé, commande l’avenir ; qui commande le présent, commande le passé » p.391 Folio). Le Parti se charge de dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas ; toute autre pensée est hérétique. Il est en mesure de vous faire croire que 2+2=5. Il est également capable de vous faire croire tout et son contraire sans qu’on y trouve à redire grâce au procédé de la double-pensée (« En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie » p.51 Folio). L’autre invention géniale du langage se trouve être dans la novlangue, un nouveau langage particulièrement appauvri, dont un même mot peut être élogieux ou méprisant selon le contexte, dont l’objectif affiché est d’anéantir toute possibilité de formuler une véritable réflexion et d’émettre une pensée hérétique (le concept est d’ailleurs particulièrement développé dans l’annexe du livre).

Les déviants sont rapidement démasqués et emmenés au Ministère de l’Amour par la Police de la pensée où croupissent autant les criminels ordinaires que politiques, même si les premiers sont mieux traités que les seconds. Loin d’exécuter bêtement les dissidents comme le ferait n’importe quel régime totalitaire, le Parti se charge auparavant de les « guérir » en les remettant dans le droit chemin de la pensée afin de ne pas en faire des martyrs. Leur nom n’entre ainsi pas dans l’Histoire et ils finissent « vaporisés », ériger à l’état de « nonêtre » comme s’il n’avait jamais existé. Il y aurait encore quantité de choses à retenir de cet ouvrage et je pourrais citer un nombre incalculable de phrases marquantes, mais je pense que le mieux est encore de le lire dès à présent pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, d’autant plus qu’on est loin d’avoir affaire avec une pure œuvre de science-fiction. À mon sens, c’est le genre de livre qu’on peut également relire aisément, car il est d’une telle richesse qu’on en redécouvre des passages. Je termine par une dernière petite citation qui fait réfléchir :

« Dans notre société, ceux qui ont la connaissance la plus complète de ce qui se passe, sont aussi ceux qui sont les plus éloignés de voir le monde tel qu’il est. En général, plus vaste est la compréhension, plus profonde est l’illusion. Le plus intelligent est le moins normal » p.285 Folio

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