"Car le noir dit la fermeté des coeurs ; Gris, le travail ; et tanné, les langueurs" (Prix SC, 2)

Avis sur Anthracite

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Après l'expérience dévastatrice (dans le sens le plus péjoratif du terme) de L'Eveil de Line Papin, ce n'est pas sans appréhension (voire, sans effroi) que je me suis attelée à la lecture du deuxième livre du Prix SC, Anthracite, de Cédric Gras.

Le début m'a effectivement un peu effrayée : un style surchargé, plein de fioritures, avec des généralités insupportables sur les femmes ("Oh comme elles sont belles les femmes, insouciantes avec leur robe qui flotte au vent et dévoile leurs jambes" : NON. Pitié, non. Ceci n'est pas une vraie citation mais c'est de ce niveau-là.) L'auteur semble se sentir obligé (comme Line Papin) d'utiliser des mots compliqués à tout-va dans son roman. Cependant, j'ai fini par me prendre un peu au jeu : malgré une persistance un brin pénible de l'auteur à user sans vergogne d'accumulations, oxymores, métaphores et autres figures de style certes très chouettes mais parfois peu adaptées ou mal employées (genre multiplication des champs lexicaux sans unité d'ensemble, ou au contraire déploiement à l'excès du même champ lexical de-ci de-là), force est de constater que le style est assez enlevé, le ton plutôt crédible, l'humour présent, bref, ça se lit bien. Il y a même de jolies trouvailles et de belles touches poétiques.

Cette espèce de surcharge pondérale stylistique a aussi un intérêt : l'auteur dresse ici le portrait d'un Donbass méconnu, région partagée entre l'Ukraine et la Russie sans frontières bien définies, restée bloquée dans les années 1970, c'est-à-dire l'époque de l'âge d'or du charbon. Une région grise, donc, car tout entière faite de mines, d'anthracite ; une région grise faite de travail clandestin, de chômage, de crise ; une région grise car ternie par une guerre civile intense ; bref, un endroit dont on fuit, ou pour lequel on se bat. Ainsi, il n'y a que cela dans le Donbass : du gris, et parfois le noir des fermes guerriers en loques qui ne savent pas bien eux-mêmes pourquoi ils se battent et confondent dans l'alcool leurs idéaux, et le tanné des douleurs des survivants livides et peureux qui se terrent. Bref, ce roman est un road-trip sur la grisaille, et son principe est l'accumulation, l'errance romantique de naufrage en naufrage, vide de sens.

Je dis "errance romantique" : car le fil rouge du livre n'est pas la fuite des deux protagonistes (le héros, Vladlen, poursuivi pour avoir osé faire jouer à son orchestre l'hymne ukrainien ; et son vieil ami Emile, que plus rien ne retient dans son appartement décrépit), mais les détours de leur fuite pour retrouver la femme aimée. Bien que cette femme aimée soit idéalisée d'une façon qui m'a hérissée, il faut avouer que faire de la romance dans un roman charbonneux, ce n'est pas sans charme ; l'horizon fuyant et fantasmé de la belle qui n'aime pas ou plus son amant (pour Vladlen)/mari (pour Emile) donne une tenue à l'oeuvre, sans jamais atteindre le stade de la mièvrerie, ce qui est plutôt remarquable. Ainsi, l'obsession lancinante de l'oeuvre est pour la description passionnée et nostalgique du Donbass, au milieu de laquelle le fantasme amoureux semble être une lueur aussi omniprésente que fugace, comme une mince issue subjective qui n'ouvre jamais la perspective d'un dénouement heureux pour la région minière.

Ainsi, alors que les cinquante premières pages du livre se noient dans les souvenirs, dans les retours en arrière, qui finissent rapidement par perdre de leur intérêt, l'oeuvre trouve un essor fructueux dans cette non-fuite, cette recherche de l'aimée, interminable, redondante comme son propos - et en ceci le fond et la forme sont parfaitement en adéquation - et parsemée d'embûches, de points d'arrêts, plus dangereux les uns que les autres, dont la violence n'a d'égale que l'impression d'irréalité. Irréalité car les protagonistes sont à leur idée fixe d'amour jusque dans leur lucidité désincarnée et leurs désaccords politiques ; irréalité car comment croire qu'aujourd'hui encore une guerre civile fait rage là-bas et qu'on n'en sait rien ?

Et c'est aussi là que réside le grand intérêt de ce roman : la reconstitution historique est impressionnante, fourmillante, pleine de détails, et l'on suit avec une grande précision (mais il faut être attentif, tant le propos est complexe) la progression des conflits entre les indépendantistes et les séparatistes. L'auteur maîtrise son sujet, comme s'il y était ; et si l'on ne savait pas qu'il était français et non originaire du Donbass, on s'y tromperait. Je n'imagine pas l'importance des recherches qu'il a dû faire, et les voyages qu'il a dû effectuer pour établir cette fresque routière dont l'ambition est, ni plus ni moins, de contenir tout entier le Donbass, d'en faire voir tous les aspects, du plus triste au plus atroce, avec toujours un fonds de tendresse amère. Cédric Gras fait à lui seul l'histoire méconnue d'une région, et de ce point de vue, c'est aussi réussi qu'indispensable.

Un bilan en demi-teinte donc, mais la balance penche plus du côté positif que négatif : bien que l'oeuvre ne soit pas exempte de défauts et de tics agaçants, elle est prometteuse, et mérite d'exister pour la reconstitution exemplaire qu'elle fait d'une région dont les médias occidentaux ne parlent jamais, grâce à l'usage de la fiction, extrêmement bien adaptée ici au propos.

(NB : La citation est extraite du poème de Marot intitulé "Des trois couleurs, gris, tanné et noir".)

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