Le dernier amour du prince Genghi

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Genghi, fils d’empereur, dit le prince radieux, avait illuminé la cour de sa beauté, de sa grâce, de son exquise courtoisie et de sa séduction exceptionnelle : en cette période Heian au Japon, il apparaissait comme la figure parfaite de l’amour et du désir.

Faire revivre les personnages du roman universel de Murasaki Shikibu, écrire la page, laissée blanche, de la mort de Genghi « disparu dans les nuages », ne pouvait que séduire Marguerite Yourcenar, fascinée par la complexité des figures féminines et surtout l’extraordinaire subtilité de ce héraut d’amour, éprise qu'elle était, d’une civilisation où poésie, peinture, calligraphie et parfums mêlés, se faisaient les ornements raffinés de l’art du lit .

En imaginant cet épisode absent du roman , l’auteure ne prétend pas « combler une lacune » mais se laisse plutôt aller à son rêve, qui devient alors le nôtre, en proposant une fin.

Ce matin-là, à l’aube, Genghi, désormais cinquantenaire, prenait congé de sa vie passée et de sa jeunesse enfuie, allant rejoindre l’ermitage qu’il avait fait construire au flanc de la montagne pour y finir ses jours.
Traversant la ville pour la dernière fois, il pouvait apercevoir, derrière les fines lattes des persiennes, les visages de femmes qui s’y pressaient, et leur phrase, répétée à l’envi « il est encore très beau » résonnait à ses oreilles.

« encore » ou la malédiction d’une période révolue qui lui prouvait, s’il en avait encore douté, qu’il était grand temps de partir !

Car« la même pièce recommençait sur le théâtre du monde, mais il savait cette fois que ne lui serait plus réservé que le rôle du vieillard. »
Et à ce rôle-là, le prince préférait encore celui de fantôme : « réfléchir, se souvenir, devenir une ombre avant de n’être rien . »

Solitude, oubli du monde et bientôt les affres de l’âge : la cécité menaçait de s’installer ; Genghi, isolé dans sa thébaïde, refusait tout contact, craignant de n’inspirer à ses visiteurs que pitié ou respect, deux sentiments liés, pour lui, à la vieillesse et qu’il abhorrait.

Mais l’amour ne se laisse pas décourager ainsi : « une ancienne concubine, de moyenne naissance et de beauté médiocre », la Dame-du-Village-des fleurs- qui- tombent, lui adressa les lettres les plus tendres qu’on pût imaginer, n’ayant jamais réussi à chasser de son esprit, l’image du beau prince qui l’avait honorée jadis, de temps à autre, dans ses visites nocturnes et qu’elle avait aimé sans espoir :

« ces rencontres, bien que rares comme des étoiles dans une nuit pluvieuse, avaient suffi à éclairer la pauvre vie de La Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent ».

Douce reconnaissance de n’avoir pas été méprisée, elle qui ne se savait ni belle ni bien née…
Et c’est ainsi que passant outre au silence de Genghi, qui n’avait pas daigné, cette fois, répondre à ses lettres, La -Dame-du-village-des-fleurs- qui-tombent se présenta en modeste équipage à la cabane du prince, lequel parvenait à distinguer encore, de tout près, le visage de ses hôtes.

Mais Genghi, dont les narines percevaient avec acuité les effluves qu’exhalaient les manches de sa visiteuse, parfum tant aimé de ses femmes défuntes, la chassa impitoyablement, ne lui pardonnant pas de raviver les souvenirs douloureux d’un passé qu’il savait mort à jamais.

« Des mains moites de désir continueront de se joindre sous des amandiers en fleurs, mais la même pluie de pétales, ne s’effeuille jamais deux fois sur le même bonheur humain. »

Ne restaient à Genghi que les beaux moments éphémères de ses amours passées qu’il convoquait avec nostalgie : il aurait tout donné pour revoir le sourire de la princesse Violette, Mourasaki, sa seconde femme, chérie entre toutes, descendue avant lui au royaume des ombres, ou s’attendrir devant l’adorable grimace qui précédait ses pleurs…

Les souvenirs étaient là : le prince vieillissant ne voulait retenir que l’expérience unique dans chaque amour vécu, dans chaque femme caressée, et la Dame-du village-des-fleurs-qui-tombent ne trouvait pas place dans sa mémoire.

Dame d’honneur à la cour, elle avait, pendant plus de 18 ans, nourri une véritable passion pour Genghi : le temps était venu pour elle, de connaître enfin un amour sans partage, dût- elle ruser pour l’obtenir.
Malgré le regard « vacant, désaffecté, terni par la cécité et les approches de l’âge, miroir plombé où s’était jadis reflété la beauté », la femme, triste, mais toujours amoureuse, continuait de voir le visage de son prince radieux.

Voilà comment elle devint d’abord Ukifune , fille de fermier, prétendant s’être égarée dans les sentiers de la montagne et qui trouva refuge dans la cabane de Genghi : à la lumière du feu, le prince crut discerner, quoique vaguement, les contours flous d’une fine silhouette qui « réveilla en lui le goût des créatures aux poignets étroits, aux longues poitrines coniques, au rire pathétique et docile »
qu’il avait tant prisées dans sa jeunesse, mais la dite Ukifune eut le tort de lui chanter les louanges de Genghi le Resplendissant, ce qu’il n’était plus, et ulcéré, il la renvoya séance tenante.

C’est un vieillard complètement aveugle qui hébergea ensuite Chujo, femme de Sukazu, un noble de septième rang, partie en pèlerinage, dont l’un des porteurs s’était blessé et qui ne pouvait donc plus poursuivre sa route.

La Dame-du-village-des fleurs-qui-tombent sut, cette fois, fourbir ses armes et déployer tous ses charmes : douceur, patience, dévouement, confection de plats d’une simplicité raffinée, arrangements d’ingénieux colliers de fleurs, chansons aimées qu’elle lui fredonna par une belle nuit d’été, chaude et claire, ce qui ne laissait pas de ravir le prince.

Cependant, à l’automne, Genghi, faible et alité sur sa couche, évoqua le souvenir de toutes les femmes aimées, les nommant une dernière fois :

« Que restera t- il de la Princesse Bleue, de la Dame-du-Pavillon-des-Volubilis ? de la Dame-Cigale-du-jardin ?* De la Dame-de-la-longue-nuit, de la fille du fermier So-Hei, et de toi, petite Chujo, qui me masse en ce moment les pieds et qui n’aura même pas le temps d’être un souvenir? »

Oublié, égaré dans les brumes de sa mémoire, seul le nom de la Dame-du-village-des fleurs-qui-tombent n’avait pas été prononcé : tremblante et au désespoir, l’amante essaya, dans une ultime tentative, de se rappeler à son aimé, mais il était trop tard .
La Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent avait tout perdu, absolument tout, jusqu’au dernier amour du Prince Genghi…

« Dans un univers où tout passe comme un songe, on s'en voudrait de durer toujours. Je ne me plains pas que les choses, les êtres, les cœurs soient périssables, puisqu’une part de leur beauté est faite de ce malheur. »

Ce récit, tiré du recueil Nouvelles orientales, publié en 1938 puis remanié en 1963 semble être une curiosité et une exception dans l’œuvre de l’académicienne : moins le portrait d’un séducteur, qu’une interrogation sur la vie, la mort, l’amour et le féminin, une façon de mettre en scène les relations qui perdurent entre hommes et femmes, dans un style classique où le pouvoir des mots est particulièrement évocateur.

À travers la quête vibrante de cette oubliée de l’amour, c’est à un comportement féminin type que l’on assiste , et si Genghi représente l’orgueil et la domination masculine, chez la femme, en revanche, les valeurs d’humilité de sacrifice et de fidélité prennent tout leur sens : une maîtresse amoureuse qui aspire désespérément à donner un sens à son amour, achever une page de son existence et surtout se sentir reconnue, enfin !

Alors, certes, le mensonge n’est pas absent du récit et y tient même une place de choix, faut-il y voir une glorification ou le simple constat que la réalité est toujours décevante, toutes les femmes de ce recueil ne cherchant qu’à fuir « le long châtiment d’être un jour une vieille femme qui n’est plus aimée. »

« Fable sur l’amour, le temps qui passe et les moments dont on n’a pas su profiter. Les souvenirs qu’il en reste sont-ils les plus précieux ou bien l’oubli a-t-il fait son choix au hasard? »

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