S'aimer comme on se quitte

Avis sur Ordinary people

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"Comment passait-on de ceci à cela? Comment passait-on de "j'aimerais poser ma bouche sur ton menton pubien" à "PQ STP" sans bisou final? Qu'était-il arrivé à Angelina, à Desdemone? Comment tout cet amour pouvait-il disparaître?"

Voilà, en quelques mots, posé le sujet de ce roman qui rappelle à quel point la littérature, lorsqu'elle est mise en oeuvre avec suffisamment de grâce, peut décrire le réel avec une acuité stupéfiante.

Ordinary people, le titre, déjà nous dit tout.

Il est tiré de la chanson éponyme de John Legend, figurant sur l'album Get lifted dont il sera question tout au long du roman.

Get lifted est un album dont chaque chanson est le chapitre d'une histoire, celle d'un homme qui aime les femmes, jusqu'au jour où il rencontre LA femme.

Cette histoire-là, c'est aussi celle de Michael et de Melissa, et celle de Damian et Stephanie, les protagonistes du roman.

Des gens ordinaires, la petite quarantaine, classe moyenne anglaise: pas assez riches pour vivre bien dans Londres, suffisamment pour rester à proximité.

Tous se sont rencontrés dans leur vingtaine et sont arrivés à ce stade de la vie où leurs besoins, leurs ambitions et leurs envies sont enterrées sous les piles de linge sale, les listes de courses, leurs cris de rage couverts par les rires des enfants.

Ordinary people dissèque au scalpel, à la lunette d'un microscope, ce moment presque inévitable de la vie quand on s'interroge sur nos choix, lorsque le doute nous submerge alors qu'on a déjà assez construit pour avoir quelque chose à perdre.

Le bandeau du livre qui faisait référence à Dickens et à Tolstoï m'avait inquiétée... A tort, car il est certain que Diana Evans parvient en décrivant l'intimité unique de chacun de ces deux couples, à retranscrire des angoisses universelles.

Cette écriture précise et ciselée, faite d'accumulation de détails, déroute un peu de prime abord, et puis, comme un pointillisme littéraire, plus on avance dans le récit, plus on prend du recul, plus l'ensemble de ces détails forme un tout d'un réalisme absolument bouleversant.

Au-delà des tourments de ses personnages, leur complexité, leurs contradictions, Diana Evans trace une réalité sociale, celle de cette classe moyenne issue de parents immigrés de Trinidad, du Nigeria ou de la Jamaïque...

Dans un foisonnement de références à la culture notamment afro-américaine, on découvre le visage d'une génération d'anglais parfaitement intégrée, à la recherche d'un juste équilibre entre la vie qui est la leur et le respect de leurs origines.

"Il avait continué à travailler et à penser jusqu'à ce que sa colère et son indignation soient le seul monde qu'il lui restât, un monde de plus en plus étroit et dans lequel il avait lui-même rétréci, devenant de plus en plus maigre, de plus en plus seul. "Nous ne sommes toujours pas libres, disait-il à Damian. Nous pensons que nous sommes libres, mais nous ne le sommes pas. Il reste encore beaucoup de travail à faire." Damian était hanté par le travail qui restait à faire. Il regardait les étagères qui couvraient les murs de la chambre de son père d'ouvrages de Fanon, Baldwin, Wright et Du Bois, ces hommes glorieux et courageux qui avaient dévolu leur vie à ce travail essentiel, et il se demandait comment il allait, lui aussi, poursuivre cette tâche alors qu'il voulait juste regarder Neighbours à la télé en rentrant de l'école sans se demander comment et pourquoi il n'y avait pas de Noirs dans ce feuilleton, et aussi manger du hachis Parmentier ou des lasagnes, comme tous ceux qui dînaient dans des maisons où quelqu'un faisait la cuisine avec amour."

Indubitablement, et alors qu'il s'agit pourtant de son troisième roman, une des belles découvertes de cette rentrée littéraire 2019.

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