Le pitch commence comme n’importe quel roman anglais classique : un orphelin est recueilli par un père méchant qui le bat. Circa 1830, Robin, jeune Cantonais dont la famille est décimée par le choléra, est adopté par le professeur Richard Lovell, linguiste britannique à Oxford spécialiste du mandarin. Il fait de Robin une bête à concours pour qu’il vienne étudier les langues à Oxford avec lui, en mettant à profit sa langue maternelle exotique. Ça, c’est déjà 200 pages. C’est long. Ensuite, encore 200 pages, la vie estudiantine à Oxford : la rencontre avec les ami·es, la vie sur le campus, les cours, quelques développements sur le concept de traduction pas inintéressants en soi mais un peu redondants pour qui s’est déjà posé la question – soit. Avec, comme étincelle romanesque, comme carotte tendue au lecteur attentif et ennuyé par ce qu’il lit, le recrutement un peu malgré lui de Robin par la société Hermès, une mystérieuse organisation secrète contestant le rôle colonial de l’Institut royal de traduction d’Oxford (le Babel du titre ; une grande tour : vous l’avez ?). Et à partir de la page 400, il commence enfin à se passer des trucs.
Bon. En soi, les livres où il ne se passe rien, ça ne me dérange pas. Le vrai problème du roman, à mon avis, est qu’il n’en est pas un. En tous cas, pas un très bon. On voit l’envers, le projet : écrire un roman de fantasy historique (il y a un système de magie à partir du principe d’intraduisibilité) dénonçant le colonialisme, et en particulier le colonialisme linguistique. Je déteste les romans à thèse d’une part, et les romans qui veulent m’apprendre des choses d’autre part. Manque de chance, Babel coche les deux cases. Je n’ai pas besoin d’un roman pour savoir que le colonialisme c’est très mal, que l’intégration d’une élite colonisée est toujours partielle et incomplète, et que cette élite est ensuite tiraillée entre deux identités, deux loyautés.
Et le corollaire de ce problème central de mécanique romanesque, c’est que les personnages n’en sont pas : ils incarnent des postures face au colonialisme. Ramy et Victoire sont décoloniaux (indien et haïtienne), Letty la Blanche qui ne comprend rien, Griffin le révolutionnaire, Anthony le réformiste… Et là-dedans, le personnage principal, Robin, se fait balader par tout le monde, ne comprend rien à rien et suit le mouvement. L’autrice surligne tout, et expose les déchirements intérieurs des personnages, notamment Robin, torturé entre ses idéaux anticoloniaux et le confort de l’Empire, alors qu’elle devrait les raconter, les insérer dans son roman. Les dialogues sonnent faux parce qu’ils expriment des positions théoriques, ils servent à confronter explicitement des points de vue. Et le reste est trop long : des descriptions, beaucoup de descriptions, comment les gens sont habillés, ce qu’ils mangent, une petite blague sur les universitaires, une petite info étymologique, et hop une fois qu’on a posé la scène on discute, puis il se passe quelque chose, et scène suivante. Ce n’est pas désagréable dans l’absolu (la preuve, j’ai été au bout des 730 pages) mais ce n’est pas ce que j’attends d’un livre.
En somme, Babel se situe quelque part entre Harry Potter, le colonialisme pour les nuls, et un cours d’introduction à la traduction. J’ai pensé pendant toute la lecture à la vacherie de Rebatet pour décrire Malraux : « un certain éréthisme du vocabulaire et une façon hermétique de raconter des faits divers chinois ». Ici, pas d’éréthisme du vocabulaire, l’écriture est efficace sans être bouleversante, loin de là. Mais 700 pages pour raconter, au fond, le déclenchement de la guerre de l’opium…
Je n’ai pas envie d’être méchant : je vois bien que ce roman a son public et tant mieux ; simplement, il arrive de lire des livres qui ne nous étaient pas destinés. Je crois que c’était le cas.