* Attention spoilers*
Babel se présente comme une « fantasy universitaire historique », mais la formule est fortement aseptisée. Loin de mettre en scène une banale intrigue estudiantine, R.F. Kuang fait de l’Oxford des années 1830 le théâtre de terribles affrontements idéologiques. Elle montre comment l’Institut Royal de Traduction sert de façade respectable à un système impérial qui exploite les langues, les corps et les terres colonisées. Dans cette Angleterre au sommet de sa puissance impériale, tout repose sur une magie fondée sur le langage : l’argentogravure capte le sens que les mots perdent en passant d’une langue à une autre, et transforme cette perte en pouvoir. Transports, industries, armée… le « progrès » britannique n’existe que par l’appropriation linguistique et culturelle de ses colonies. A mesure que les personnages comprennent que leur ascension n’est possible qu’en soutenant cette effroyable machine, la question devient inévitable : peut-on transformer les institutions de pouvoir de l’intérieur, ou doit-on accepter que seule la violence puisse briser l’ordre établi ?
Critique frontale de l’impérialisme britannique, du racisme et du sexisme structurels, démonstration de la nécessité de l’intersectionnalité, Babel est une œuvre ambitieuse qui utilise le prétexte de la fantasy et de la fiction pour dénoncer des mécanismes toujours d’actualité.
Robin, Ramy, Victoire et Letty forment une classe soudée par une amitié indéfectible, le travail acharné et l’illusion du mérite. Les trois premiers ont été arrachés à leurs origines colonisées, quand Letty, fille d’amiral, incarne le privilège. Tous n’ont qu’un objectif : franchir les cercles successifs des examens pour être enfin autorisés à travailler pour Babel et maîtriser l’art magique de l’argentogravure. La première partie, que beaucoup ont trouvé longue et inintéressante, est au contraire fondamentale. Elle pose le cadre d’étudiants insouciants, ignorants de la réalité, vivant dans une véritable tour d’ivoire qui les coupe du monde réel. Tout y paraît presque idyllique: bibliothèques infinies, confort matériel indécent, temps intégralement consacré au savoir. Une bulle de prospérité qui masque mal la hiérarchie réelle. À la moindre sortie nocturne, Robin et Ramy récoltent insultes et violences racistes. Victoire et Letty subissent l’infantilisation constante, la surveillance, la prédation. Le roman montre, chapitre après chapitre, l’étau qui se referme. La gratitude pour ce luxe immérité se heurte à la conscience douloureuse que l’excellence n’efface rien: ni la couleur de peau, ni la langue maternelle, ni la place assignée par l’Empire. Robin, voix centrale du récit, avance tant bien que mal sur cette ligne de fracture, jusqu’à devoir choisir entre maintenir le confort qu’il a enfin obtenu ou reconnaître que ce confort n’existe que par l’injustice.
Comme beaucoup, je reproche un peu à Babel son manichéisme. Mais Letty est tout de même un cas intéressant et bien plus nuancé qu’on pourrait le croire. Il est facile de penser que Kuang la condamne dès le départ, qu’elle la déteste tellement qu’elle en fait une peste programmée pour trahir ses amis. En réalité, nous ne la percevons jamais directement. Tout se passe par le regard de Robin, qui ne la supporte pas depuis le premier jour (et un peu jaloux de sa relation avec Ramy ?). Le roman exploite ce biais de focalisation pour montrer que l’intersection des oppressions est invisible pour ceux qui n’y sont pas exposés. Robin est en effet un narrateur peu fiable, aux dires même de son autrice.
Robin et Ramy, victimes du racisme, méprisent ouvertement les révoltes ouvrières et ignorent le sexisme qui oppresse Letty. Letty quant à elle, voit deux hommes qui jouissent d’une liberté dont elle est privée. Chacun est enfermé dans son oppression particulière. Peu à peu, Robin et Ramy découvrent la lutte des classes, l’exploitation industrielle, le fait que l’argent soit la hiérarchie première: un pauvre blanc a plus en commun avec un pauvre cantonnais qu’avec la bourgeoisie anglaise. Cette prise de conscience leur est utile, donc elle advient. En revanche, le sexisme dont Letty est victime ne devient jamais un sujet pour eux. Sa condition de femme est effacée derrière son appartenance à la classe dominante. C’est flagrant lors de la scène de l’agression des deux filles : seule Victoire reçoit leur soutien, Letty reste seule et incomprise. Pour eux, elle ne peut pas être victime d’injustice car elle est blanche.
Ce choix est clairement volontaire de la part de Kuang. La preuve: dès qu’un chapitre épouse la perspective de Letty, elle apparaît immédiatement plus complexe, plus humaine. On comprend qu’elle soutient la cause d’Hermès, mais qu’elle n’est pas d’accord sur les moyens à engager. Pour elle, les institutions sont à changer de l’intérieur. Elle peut également se permettre cette position car, même si sa condition féminine lui ferme de nombreuses portes, sa couleur de peau et sa famille la mettront toujours à l’abris de la faim et de la misère. Elle a donc une posture un peu bourgeoise mais pas forcément malveillante, plus aveuglée par ses propres privilèges.
Ce choix narratif soulève des réflexions pertinentes sur la concurrence victimaire et les angles morts militants. Mais il affaiblit le roman sur le plan émotionnel : Letty étant perçue depuis le début comme une peste, sa trahison ne surprend personne. Robin, rétrospectivement, ne cessait de prévenir: « on ne pouvait pas être dans le même camp » . Alors que justement, le roman aurait eu tout à gagner à laisser cette possibilité jusqu’à la dernière minute.
Les personnage ont un intérêt avant tout conceptuel : ils servent la réflexion du roman plus qu’ils ne touchent par leur humanité. Ils sont plutôt bien construits et cohérents, mais j’ai trouvé leur amitié un peu forcée. Quelques passages traduisent une réelle complicité, pourtant celle-ci demeure souvent plus affirmée que ressentie. R.F. Kuang concentre son écriture sur la relation entre Robin et Ramy, délaissant la dynamique entre les garçons et les filles (plus particulièrement, entre Robin et les filles, car Ramy partageait des liens forts avec Letty). Si bien que lorsque Robin et Victoire se retrouvent en tête à tête, on ressent, en temps que lecteur, une certaine gêne : leur proximité semble forcée, presque artificielle, car elle n’a jamais vraiment été vécue sous nos yeux. On a plus l’impression qu’il y avait une dynamique de groupe, mais qu’individuellement, Robin n’était proche que de Ramy.
On pourrait reprocher à Kuang de ne pas montrer davantage les effets concrets de la violence coloniale : les corps brisés, les vies ruinées, au-delà des concepts d’impérialisme, de domination et de privilège. J’ai d’abord pensé que Babel aurait gagné en force en montrant les colonies à travers des personnages réels plutôt qu’au détour des discours militants de Griffin. Puis j’ai compris que cette distance était sans doute délibérée. Les lecteurs de Babel, sont probablement, d’une manière ou d’une autre, assez privilégiés. Robin, lui non plus, n’a jamais été confronté directement à l’horreur coloniale si ce n’est que conceptuellement. Il ne sait rien de la pauvreté et de la misère dans les colonies. Et pourtant, il choisit la révolte. C’est là que réside la puissance du roman : si Robin peut s’indigner et agir sans avoir vu le pire, alors nous aussi, lecteurs confortablement installés, pouvons reconnaître l’injustice et décider de ne plus la tolérer.
En définitive, Babel est un roman imparfait, parfois un peu lourd dans sa démonstration et manquant de finesse littéraire, mais son succès est amplement mérité. L’autrice a réussi à nous inventer un monde passionnant mêlant érudition, réflexion politique et tension dramatique. Elle donne du sens et de la densité à son histoire en y introduisant la dénonciation du colonialisme et la réflexion sur la nécessité de la violence. Si les personnages manquent de profondeur affective, ils demeurent solidement écrits et cohérents dans leur fonction symbolique. Babel n’est pas un roman parfait, mais c’est une œuvre ambitieuse, intelligente et très agréable à lire.