"Sur mon étagère tu es là, et tu m’attends. Tu es assez volumineux, mais tu m’intrigues. Énormément. Oui, je veux te découvrir. Offre-toi à moi !
-Bien, alors, ouvre-moi délicatement. Car tu ne sais pas ce que je renferme. Tu vois des mots, et tu ne sais même pas si tu me liras tout entier, mais tes yeux brûlent de désir. Ton regard appréhende mais se pose sur les rails de mots qui commencent à t'amener dans mon univers. Nancy (à peine plus jeune que toi) et les huîtres. Non, je le vois, tu n'aimes pas les huîtres, et l'idée que les doigts de Nancy aient leur odeur ne t'enchante pas. Mais mon histoire se passe en Angleterre, à l'époque victorienne. A travers tes yeux verts je vois s'animer déjà les robes, les chapeaux, les affûtiaux de l'entourage de Nancy. Alors rapidement tu engloutis chaque ligne, chaque page et tes doigts fébriles tournent les pages avec une délicatesse maladroite.
Nancy se rend au cabaret, tu aurais aimé l'accompagner, dans une belle robe mauve. Mais Nancy ne t'a pas attendue, ou toi, tu es en retard d’un bon siècle. Elle est en train de tomber amoureuse, tu le sais, car tu connais ce sentiment. Ses réactions, tu peux les anticiper, sans qu'elle-même ne sache encore de quoi il s'agit. Au cabaret se produit une mystérieuse jeune femme déguisée en homme. Sublime, élégante, envoûtante. C'est Kitty. Nancy ne tardera pas à la connaître. Toi, tu vois une créature ressemblant à Marlène Dietrich et Louise Brooks se pavanant sur la scène que tu t’es imaginée. Ta petite tête où Nancy et son amour prennent vie.
Les minutes s’écoulent et tu me dévores, tes doigts tournent de plus en plus vite mes pages et les jours passent. Et tous les jours tu reviens plonger tes yeux aux creux de mes lignes. Tu y découvres des scènes d’amour saphiques comme jamais tu n’avais lu. D’abord douces et innocentes racontées avec poésie. Puis Nancy change. Nancy décide. Nancy vit. Si fort, qu’elle en mourrait. Si fort tu es crispée lorsque le sort de Nancy est en danger. Tes yeux poursuivent les mots, les attrapent et les croquent. Tu veux savoir, tout savoir. Qu’adviendra-t-il de Nan, Florence, Diana et Zena ? Tu t’attaches si fort à elles, l’histoire, toi aussi tu la vis. D’ailleurs, ton costume d’homme, je sais que tu l’as confectionné dans un coin de ton imagination. Noir, satin, nœud papillon rouge, chapeau claque.
Oui, une claque, c’est ce que je te mets au fur et à mesure de mes pages. Tu ne pensais pas, n’est-ce-pas ! Tu ne savais pas qu’une écriture si raffinée pouvait renfermer de tels secrets, de telles histoires érotiques interdites. Maintenant je le sais, tu vas bientôt me quitter. Tu veux me finir, m’achever en quelque sorte. Non tu ne veux pas. Tu voudrais que les pages fleurissent au bout de tes doigts qui cherchent désespérément une suite. Et puis non finalement, car tu avais peur que je ne contienne qu’une fin abominable, ouverte, triste et regrettable. Mais je t’ai offert ce dont tu rêvais. Une fin joyeuse et sage.
Heureuse, soulagée, une petite larme. Tant d’émotions vécues à travers mes mots, grâce à Nancy. Nancy qui s’est découverte tout comme toi qui t’es un peu redécouverte. Tu as éclos au fil des pages, tu as vu renaître un désir simple que tu avais oublié depuis si longtemps, un espoir. Je vois tes yeux verts qui relisent une seconde fois les dernières pages. Je ne m’inquiète pas car je sais qu’ils me reviendront. Mais voilà, mon heure est venue. Tu refermes mes pages, me regardes, les yeux remplis d’émotions et tu me déposes sur la table de nuit…du bout des doigts."