Ne vous fiez pas à sa taille......
Bonjour à tous, cette fois-ci, je m' attaque à un petit livre, pas très connu des néophytes, de Céline. J' ai adoré ce livre. Et il se dévore en moins de 2h. 70 pages à peine, ce n' est franchement pas la mer à boire..... En plus, la description de l' armée est tellement prenante et saisissante.....
Mais de quoi ce petti livre parle-t-il ? Casse-pipe suivi du Carnet du cuirassier des touches est un document sur la vie militaire. " Livre capital ", écrivait Roger Nimier, puisqu'il paraît autobiographique. Il s'agit d'un engagé volontaire au 17e régiment de cavalerie lourde, qui arrive dans la nuit et tombe sur une patrouille de l'armée. On n'oublie pas ce peloton, qui court dans l'ombre et se cache pour finir dans une écurie, qui est évidemment celle d'Augias. Les Grecs, toujours les Grecs !
" Le langage saccadé d'un sous-officier furieux qui joue la comédie de la fureur, Céline le reproduit merveilleusement. Jamais il n'a été plus loin dans l'art des jurons, jamais il n'a eu plus de bonheur dans l'excès, car l'excès, en matière de cavalerie et de jurons, c'est la bonne moyenne.
" Ces invocations font la poésie. La caserne du 17e cuirassier est une création comparable à certaines apparitions, au milieu des flots, chez Homère. Elle n'est pas décrite, elle apparaît, elle se dégage lentement de la nuit, elle se révèle à travers la conversation des hommes, humanité pâteuse aux noms bretons, aux grosses moustaches, dont les sabres résonnent contre les pavés : les Bretons sont petits et les sabres sont grands.
" Dans ce vacarme, notre engagé volontaire garde la bonne volonté qui était celle de Bardamu, au temps de ses premiers voyages. "
Nourri de son expérience de l'armée (Louis-Ferdinand Destouches s'était à dix-huit ans engagé dans un régiment de cuirassiers), et sans une once d'antisémitisme, le Casse-pipe de Céline est un petit chef d'œuvre de création littéraire. Une réalité qui fut particulièrement douloureuse (son incorporation jeta Louis-Ferdinand dans la dépression, ses parents redoutèrent même son suicide, il ne pouvait pas voir les canassons en peinture !) s'y trouve transposée en une fantasmagorie où le plus trivial et le plus grossier (ça picole sec, ça glaviote, ça rote, ça pète et ça pue, dans les écuries) se mêle aux visions les plus hallucinées :
Et youp dada ! Tous les gayes à la saute cabri !
Un dictionnaire d'argot à portée de main (les gayes, ce sont les chevaux), le lecteur, tel un cavalier emporté par un animal lancé dans une course folle, ne manquera pas d'être emballé par ce court texte d'une grande drôlerie, où Céline donne la mesure de son inventivité.
Franche rigolade qui contraste sérieusement avec la tonalité du Carnet du cuirassier Destouches publié en annexe (dans ces pages personnelles, on admirera la maîtrise de la langue chez ce tout jeune homme presque autodidacte), où le futur écrivain notait :
Un fond de tristesse est au fond de moi-même et si je n'ai pas le courage de le chasser par une occupation quelconque, il prend bientôt des proportions énormes, au point que cette mélancolie profonde ne tarde pas à recouvrir tous mes ennuis et se fond avec eux pour me torturer en mon for intérieur....
Un tout petit bout de roman inachevé. Je connais pas mal de gens étrangers à Céline qui se sont laissés séduire par sa centaine de pages à peine, croyant le découvrir sans se fatiguer. Très mauvais choix! Si vous n'avez pas du tout lu de Céline et que vous commencez par ça, vous n'aurez qu'une envie, c'est de le refermer pour ne plus l'ouvrir!
En effet un cap supplémentaire est franchi dans le grotesque et dans le style haché. Un univers qui oscille entre perpétuellement entre comique et glauque : faut-il en rire ou en être inquiété? L'écriture par bribes n'aide pas à mettre le lecteur à l'aise. Tant mieux : le but recherché est exactement l'inverse! Céline nous transcrit ici son expérience de soldat. Et la vie de caserne n'était vraisemblablement pas rose en ce prélude à la guerre de 14.
Les amateurs aimeront bien sur avoir un autre Céline dans leur bibliothèque. Les autres trouveront nouveau prétexte à le détester. Si vous vous situez entre les deux, l'expérience vous marquera cependant, pour brève qu'elle soit. Les fans du genre grotesque adoreront, et trouveront matière à réflexion.
Au final, un livre révélateur de l'homme Destouches peut-être avant d'être révélateur de l'écrivain Céline. Sans doute trop révélateur, faisant de ces fragments un moment malheureusement trop difficilement profitable à tous.....
Certe Céline est l'écrivain du désespoir, le témoin des malheurs de ce siècle, l'inventeur de la tragédie-bouffe. Mais quand son style, haut en couleur, nous dépeint la vie de caserne, c'est carrement désopilant. Et son génie est omniprésent, quand derrière la comédie, par quelques touches, il laisse poindre le tragique...le grand conflit.
Un tout petit roman, qui me fait d'avantage penser à une nouvelle, ou un petit récit autobiographique. Une compagnie doit assurer la relève à la poudrière et vérifier que tout se passe bien aux écuries. Ils partent de nuit sous un déluge, dans le froid et l'humidité, quand l'un des hommes se rend compte qu'il a oublié le mot de passe qui doit annoncer l'arrivée de la relève. Enfin bref je ne m'étendrais pas, j'ai bien aimé, la forme n'a bien évidemment rien à voir avec celle des pavés que sont le Voyage et autre "Mort à crédit", mais on est toujours dans le ressenti du moment présent, derrière les yeux de Ferdinand, avec des descriptions palpables et des dialogues au vocabulaire pittoresque, pas de grands aphorismes ici ni autres réflexions profondes sur l'existence. L'histoire est drôle - ou disons plutôt que ses ressorts sont comiques - les conditions décrites, épouvantables. A un moment ils sont dans un trou, et le type (l'Arcille) responsable des écuries doit enlever tout le fumier fumant qui se trouve partout sur les litières, et jette tout en tas à côté des hommes dans le trou en question.
Extraits 1 : "Le crottin autour de nous de plus en plus culminait. Ça se collait bien avec l'urine, ça faisait des remblais solides, des épaisses croûtes bien compacts. Ça déboulinait seulement quand l'Arcille en rapportait. Ça croulait alors sur nous, dans l'intérieur, dans les fissures, ça comblait tout peu à peu. L'Arcille à chaque navette de crottes il venait nous remonter le moral. Mais j'avais trop de mal à tenir, à pas périr d'étouffement pour bien écouter ses paroles. Je butais dans le fond de l'entonnoir, sous l'amas des viandes entravées, boudinées, malades, souquées dans les épaisseurs, les manteaux humides fumants, tenaillé entre les fourreaux, les crosses, les objets inconnus. Une grosse coquille à cinq branches me raclait le revers de la tête, me faisait loucher de douleur. Ça devenait tocard comme gîte... Ils pétaient à tire-boyaux les ratatinés, en plein dans le tas, tant que ça pouvait, des vraies rafales bombardières à plus entendre même l'écurie."
Extraits 2 : "Le Moël, un des nôtres, et l'Arcille, ils sont repartis tourbillonner au fond de l'écurie, au revers des bat-flanc, à la chasse au crottes. Tout au bout là-bas des ténèbres, dans la buée, ils s'agitaient. Il piquait la nuit avec leurs falots, on aurait dit des papillons. Ils avaient des ailes de lumière. Ils revenaient de-ci, de-là. C'était féerique, leurs ébats... comme des passages de feux follets à trembloter d'une ombre à l'autre."
Un dernier petit extrait, qui m'a fait bien rigoler.
"Le mien d'ancien, Le Croach Yves, il avait pas son pareil question d'asphyxie. Ils existaient pas les autres à côté de lui comme pétomanes. Il stupéfiait. Fallait voir ce qu'il amenait comme loufes à volonté, comme rafales de gaz fantastiques.
Au pansage qui durait des heures, ça l'environnait comme d'un nuage. Personne pouvait l'approcher, même son gaye* qu'en était malade, qui retroussait drôlement les babines, qui reniflait affreux. Fallait se tenir à distance : quinze pas au moins. Il était reconnu comme champion. "Haricot" qu'ils l'appelaient les autres en plaisanterie. Y'avait pas que l'odeur disgracieuse chez lui, sa figure aussi rebutait, une vraiment laide, rébarbative, des mâchoires d'une épaisseur, larges, remplies, renflées, mastocs comme des bêches et puis sur le rebord des grandes croûtes, des pustules qu'il écorchait vif (...)"
La fin du livre contient aussi le Carnet du Cuirassier Destouches. Sorte de petit journal intime que Céline a tenu entre novembre et décembre 1913, après avoir été incorporé pour trois ans au 12e Cuirassiers en garnison à Rambouillet. Et c'est étonnant de voir ce qu'il écrivait déjà à l'âge de 19 ans et quelles étaient ses réflexions. La fin du petit journal est incroyable, car il fait une sorte de prédiction, je cite : "... si je traverse de grandes crises que la vie me réserve peut-être je serai moins malheureux qu'un autre car je veux connaître et savoir en un mot je suis orgueilleux est-ce un défaut je ne le crois pas et il me créera des déboires ou peut-être la Réussite."
Le génie lui a apporté la réussite, mais aussi la malédiction. Comme ça c'est clair. Tiens, ca me rappelle Rousseau....
*Gaye est un terme argotique, c'est un cheval. Un petit bijou, imparfait, mais précieux, pour tout fan. Il n'y a pas de mots pour décrire un style ... Céline a réellement inventé un style propre, unique au vingtième siècle. Le parlé du peuple. Certes, artificel, mais très ressemblant, vraisemblable.
On ne peut pas s'en passer sans passer à côté de l'essentiel. Certes, je ne suis pas très objectif, sur ce coup. Je m' ne rends compte. Portez vous bien. bonne lecture. Tcho. Et Gloire à Céline.