Réflexions sur le motif du crime de Raskolnikoff et sur ses souffrances

Crime et Châtiment nous fait passer par toutes sortes d’émotions, mêlant suspens, tragique, grotesque, romance et psychologie. En effet tout au long de ce roman nous suivons, entre autres, Raskolnikoff et ses pensées peu de temps avant son crime, pendant ce dernier, et les jours le suivant. L’auteur nous présente et nous développe aussi d’autres personnages intéressants, aux profils variés, chacun pavant le chemin du récit jusqu’à son dénouement et celui de Raskolnikoff jusqu’au châtiment de la société : Sonia, Razoumikhine, Porphyre Pétrovitch, etc. 


J’ai lu sur un autre site de critique une mise en lumière sur le titre que j’ai trouvé pertinente et que je me permets de repartager ici sans me l’approprier : Crime et Châtiment fait référence au crime et au châtiment de manière générale sans désigner forcément ceux de Raskolnikoff. En effet le récit est parsemé des histoires de Svidrigaïlov — dont on laisse entendre qu’il serait coupable du crime de sa femme —, de Marméladoff — coupable de poursuivre son ivrognerie au dépend de sa famille vivant dans la misère —, de Catherine Ivanovna — coupable de soumettre ses enfants, et particulièrement Sonia, pour gagner de l’argent.


Maintenant, les questions dont on cherche les réponses jusque dans les dernières lignes du roman et qui, selon moi, permettent d’illustrer toute la complexité de la psychologie humaine : pourquoi Raskolnikoff a-t-il tué ? Qu’est-ce qui, réellement, le ronge intérieurement tout au long du roman ?


Le contexte socio-économique du personnage est un premier élément de réponse : pauvre étudiant vivant dans la misère et dépendant de sa mère et sa sœur, il décide de tuer l’usurière qui lui « prend » ses dernières ressources, à bout de sa situation. 

Deuxième élément de réponse : l’orgueil. La théorie des Grands Hommes de Raskolnikoff est dessinée dans les pages 360. Il clame que les Grands Hommes de l’histoire, voués à poursuivre de grands projets et présenter des idées nouvelles, ont le devoir/droit de faire le mal si cela leur permet, par la suite, d’apporter le bien. Ainsi, ces Grands Hommes auraient le droit/devoir de dépasser les limites de la morale pour contourner les obstacles qui surviendraient sur les chemins les menant à leurs grands desseins. Raskolnikoff pensait être membre de cette minorité. Il pensait tout d’abord faire un bien à l’humanité en éliminant cette « vieille usurière nuisible à tout le monde, un vampire qui suçait le sang des pauvres ». De plus, il se pensait promis à un avenir brillant, et cette « vieille usurière » constituait pour lui un obstacle à sa grande aspiration en le maintenant, voire l’enfonçant, dans sa misère — complétant ainsi la première raison. Ainsi, par la vaniteuse idée d’être de ceux qui révolutionneront le monde, le personnage principal s’est arrogé le droit de tuer. Pour lui c’était une étape nécessaire à son parcours, sentiment notamment confirmé par les coïncidences et les facilités apparaissant avant et pendant le crime : « Il était tenté de voir dans cette fatale coïncidence l’effet d’une prédestination. » (concernant le moment où il apprend, en passant hasardément par un chemin qui lui est inhabituel, le créneau horaire durant lequel l’usurière sera seule à son domicile).

Enfin, la folie est souvent invoquée au fil du récit, jusque dans l’épilogue. Peut-on parler de cela pour un crime prémédité, réfléchi, précédé d’une répétition, discuté même avec la défunte fille de la logeuse ? Crime qui serait une partie de l’application de la théorie des Grands Hommes explicitée dans un journal six mois avant le crime. Ou bien peut-on considérer que la folie n’intervient qu’au moment de franchir le pas entre l’idée et l’action ? Que sans cette supposé folie, sans cette « aliénation temporaire », Raskolnikoff serait revenu en arrière et aurait renoncé à tuer au dernier moment, ses pleines facultés lui faisant percevoir toute l’horreur de son projet ? D’où viendrait alors cette folie ? Comment l’expliquer ? De l’écart entre ce à quoi Raskolnikoff aspire et son contexte ? Est-ce plus largement la société de classe dans laquelle il évolue, maintenant, étouffant même les gens dans leurs castes de naissance, ne permettant pas à ceux qui veulent s’en sortir honnêtement et qui rêvent de plus grand — comme Raskolnikoff — de s’exiler de la misère ? Est-ce ce désespéré constat là qui a poussé le personnage aux chimères à commettre l’irréparable ?

Ainsi les trois éléments de réponse listés pour la première question ne s’excluent pas et semblent même plutôt complémentaires. 


Passons maintenant à la seconde question. Ce qui est déroutant, c’est que jamais Raskolnikoff n’utilisera l’argent volé pourtant pour poursuivre son supposé grand dessein. Par peur de constituer des preuves contre lui ? Parce que son état physique et moral suivant le crime ne lui permettent pas de penser à cela ? En effet, tout de suite après le crime — déjà un peu avant ce dernier en réalité — le personnage n’est psychologiquement et physiquement pas bien. Jusque dans les dernières lignes du livre, sa conscience ne reconnaît pas la gravité de l’acte en lui-même, elle n’est bouleversée que par la révélation du fait qu’il ne fait pas parti des Grands Hommes, qu’il est un individu, selon lui, bas, lâche, ordinaire, voué à une vie banale. Jusqu’à la fin du roman, la conscience de Raskolnikoff affirme que son seul regret est d’avoir été faible, de ne pas avoir su supporter la pression sociale, de son entourage, de l’enquête pour poursuivre sa supposée grande destinée. Si on se fie uniquement à ses mots, il semble ne jamais regretter le crime et sa seule souffrance viendrait de la réalisation de sa condition d’homme ordinaire. Il serait alors un nihiliste assumé — cf. sa dernière conversation avec sa soeur Dounia par exemple —, ne donnant aucun crédit à la morale.

Si cela est vrai, comment expliquer son comportement peu avant de commettre le crime et tout de suite après ce dernier puisqu’il ne s’est rendu qu’à la fin du livre ? En effet, comme susdit, dès les premiers instants, on observe des expressions incontrôlées du corps et de l’esprit, constituant même des éléments à soupçon contre lui : le renfermement sur soi, les hallucinations, les crises, les changements d’attitude lorsque l’affaire est évoquée, les pensées suicidaires, etc. S’il était vraiment désintéressé du sort qu’il a réservé à la « vieille usurière » comment expliquer ces comportements qu’il adopte malgré lui ? Proposer une réponse à cela permet de faire de Raskolnikoff une illustration de la complexité de l’Homme. L’inconscient couve tout ce que le conscient refuse d’assumer, peut-être pour atténuer la souffrance qui en résulterait. Dans notre contexte, quelle serait cette souffrance ? Nos actes sont guidés par nos théories et convictions frôlant parfois, voire traversant, les limites de l’éthique; en même temps, la reconnaissance, consciente ou non, de la morale, formant alors un système de valeurs, en contradiction avec certains de nos agissements mène à une dissonance cognitive. Ce non-alignement entre la morale et les actes mène à une tension interne douloureuse. Chez Raskolnikoff, cette contradiction profonde s’exorciserait à travers tous les comportements susmentionnés, en plus grand nombre et grande intensité dans la première moitié du roman d’ailleurs. Cela suggérerait donc qu’en réalité Raskolnikoff ne fait pas fie de la morale, qu’il la reconnait. Seulement celle-ci ne servant pas les grands projets qui l’aveuglent, dont selon lui seul le crime de la « vieille usurière » peut permettre la poursuite, il l’aurait enfouit dans l’ombre de son âme pour ne pas donner lieu à la souffrance de la contradiction interne. Or une chose aussi terrible que s’arroger le droit de vie et de mort sur autrui ne peut rester sagement et calmement dans l’inconscient. Si cette tension profonde ne peut être exprimée librement, elle trouve des passages par lesquels fuiter, donnant lieu au comportement de Raskolnikoff que le conscient ne peut même plus gérer. 


Ainsi, après avoir dit tout ça, on peut réconcilier toutes les pistes de réponse — pauvreté, orgueil, folie — en disant que Raskolnikoff se pensait promis par la Destiné à un avenir brillant que son contexte socio-économique ne permettait pas d’atteindre. Sa pauvreté représentait un obstacle considérable que le statut de Grand Homme qu’il s’attribuait autorisait à contourner en franchissant les limites de la morale. Ce fort orgueil que la société empêchait de satisfaire l’aurait fait sombrer dans un état mental de profond désespoir le poussant à abattre une hache sur la crâne d’un autre être humain. Certes l’idée du crime a sérieusement occupé l’esprit de Raskolnikoff mais je pense que le passage à l’acte, c’est la folie de sa situation qui le lui a permis, agissant alors en complète opposition avec le bien. Peut-on penser que Raskolnikoff n’a véritablement aucun remord concernant son crime et se reproche uniquement de ne pas être un Grand Homme ? Ou bien se rattache-t-il fermement à ses théories et ses justifications pour tenter d’effacer la culpabilité de son acte immoral ? Se permettant ainsi de souffrir uniquement de la réalisation de sa condition d’homme ordinaire sans ajouter à cela la peine liée au crime. Raskolnikoff est-il réellement exsangue de tout remord vis-à-vis de ce dernier ? Ou bien est-il simplement l’illustration de la complexité de l’esprit humain œuvrant pour se protéger face à ses contradictions et les douleurs qui en découleraient —  tentative veine pour Raskolnikoff comme le démontre les comportements qui lui échappent tout au long du livre ? 


Je termine en mettant l'emphase sur le caractère de mise en lumière de la complexité humaine par Dostoïevski dans ce roman avec des personnages autres que Raskolnikoff. Je cite d'abord Catherine Ivanovna à la fois forte et lâche, forte dans ses confrontations avec les autres en ne se laissant jamais marcher sur les pieds mais lâche en utilisant ses enfants pour gagner de l'argent. Il y a aussi Svidrigaïlov dont la personne peut être qualifiée de répugnante et qui dans le même temps témoigne d'une générosité bénévole. Enfin Sonia, dont les activités contrastent avec la pureté de son âme et sa dévotion envers Dieu et les Hommes. L'être humain n'est ni complètement bon ni complètement mauvais, il navigue entre ces deux extrêmes selon son expérience, son contexte, ses rencontres comme la figure de Raskolnikoff en témoigne.


En somme, Crime et Châtiment est un roman profondément bouleversant par les histoires, parfois tragiques, qu'il nous présente et par les personnages, parfois attachants, qui y prennent part. C'est un concentré d'émotions effusant tout au long d'une oeuvre qui vous laisse vous questionner même après l'avoir terminée, assurant que ce livre ne quitte jamais véritablement votre esprit.

ztalibate
9
Écrit par

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le 8 févr. 2025

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ztalibate

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