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J'ai lu cette pièce il y a quelques année et il ne m'en est resté que des noms bizarres comme Estragon, Pozzo... et quelques images d'un décor désertique ou quasi. J'ai vu cette pièce hier soir et...
le 11 oct. 2013
Le théâtre de l'absurde, même si Samuel Beckett rejette lui-même l'idée de faire partie de cette mouvance bien particulière, est un genre que j'affectionne beaucoup, surtout après avoir lu la quasi totalité de l'oeuvre d'Eugène Ionesco, un des dramaturges les plus talentueux de l'Histoire. Pourtant, Beckett est incontestablement, malgré lui, et c'est d'ailleurs là tout l'extraordinaire de l'absurde, un des chefs de file du mouvement. En attendant Godot pourrait être aisément l'oeuvre symbole tant elle comporte tous les caciques du genre. Estragon et Vladimir attendent donc Godot, qui leur a promis de venir, mais qui ne vient pas. Ils essaient donc de ne pas s'ennuyer, mais ils ne se comprennent pas, ne savent pas se parler. Néanmoins, ces deux personnages ont l'impérieux besoin l'un de l'autre parce qu'ils s'aiment. Ils rencontrent également les deux extravagants Pozzo et Lucky, un maître et son esclave, changeants et mystérieux. A chaque fois, les mémoires s'effacent, les incompréhensions se font jour et le non-sens surgit parmi les contradictions et les illogismes. Cette pièce de théâtre est véritablement une métaphore de la vie humaine au sein de notre civilisation : absurde, certes, mais aussi pleine d'attente, de cynisme drolatique et d'habitudes. Samuel Beckett touche à des sujets incroyables dans une pièce très courte, très efficace, qu'il faut évidemment vivre plutôt que lire tant elle semble puissante sur scène. Il convient de rappeler que ce mouvement surgit après les années atroces de la Seconde Guerre Mondiale, et que cela explique ce pessimisme et ce malaise profond de cet extraordinaire courant qui touche aux limites de la raison, grand instrument des siècles derniers, et arme mortelle au XXème siècle.
Si l'on parle en termes strictement imagés, Godot représenterait la parousie à venir, schéma classique sur lequel repose notre civilisation. Une civilisation catholique d'abord, puisque la parousie la plus évidente est celle du Jugement Dernier, du retour de Jésus sur la Terre et du tri des âmes. Mais toutes les idéologies de notre civilisation, même les plus athées, sont calqués sur ce schéma platonicien qui consiste à faire miroiter aux hommes un paradis à venir s'ils se comportent correctement ici bas. Ainsi, le nazisme prônait la pureté de la race comme parousie, le communisme la fin de la lutte des classes/l'égalité parfaite et le libéralisme possède comme parousie le marché régulé par la Main Invisible. Toutes ces parousies n'arrivent jamais, elles ne sont que des buts à atteindre, à la fois pour contrôler les hommes et aussi donner un sens à leur vie. Godot est le but, le sens de la vie d'Estragon et de Vladimir, ils l'attendent, mais la réalité est que Godot ne viendra jamais. Godot est d'une certaine manière l'opium de ces deux hommes, et le malaise qu'ils ressentent est celui de ceux qui perdent toute transcendance : leur foi, leurs convictions, la certitude que tout a un sens. Mais rien n'a de sens, et c'est ce que veut dire Samuel Beckett. Ainsi, les deux hommes doivent attendre, ils doivent se divertir pour paraphraser Pascal, inventer, mais cela ne fonctionne pas chez ces êtres dépressifs qui pensent au suicide, qui subissent les sautes d'humeur fréquentes, qui en arrivent même à la cruauté envers ce très perturbant personnage Lucky. Puis ils oublient. Les deux personnages Pozzo et Lucky représentent d'une certaine manière la structure sociale, les rapports entre dominants et dominés, à la fois atroces et pleines d'aide mutuelle, qui elle-même n'a pas grand sens. Vladimir et Estragon vont nouer une relation pleine d'amour et de haine pour trouver leur chemin vers la Nuit, métaphore de la mort, eux qui sont coincés dans un crépuscule éternel. Crépuscule qui n'est même pas lui-même un crépuscule, tant la notion du temps est également malmenée dans cette pièce de théâtre. Finalement, c'est la raison elle-même qui est crucifiée sur l'autel de la réalité, tant elle semble un moyen de survie pour les hommes, mais un moyen factice, superficiel et finalement ayant de plus en plus de mal à apaiser le besoin de transcendance des hommes, qui attendent et attendent toujours Godot. L'absurdité, ce n'est pas le renoncement à la raison comme le surréalisme, c'est plutôt là où la raison défaille, où elle coule, où elle se meurt.
D'un point de vue de la qualité dramaturgique de Samuel Beckett, il n'y a évidemment pas grand chose à reprocher. Les didascalies sont celles qui nous montrent le plus l'absurdité de la mise en scène, les incohérences et les contradictions. Les répliques sont marquées par des récurrences, notamment le fameux -On attend Godot -C'est vrai qui revient comme pour tenter de rythmer une pièce sans rythme. Egalement, le lecteur retrouve souvent des répétitions et des contradictions sur des termes entre Vladimir et Estragon, qui semblent sinon se disputer, du moins ne pas se comprendre. Les mises en scènes ordonnées par les didascalies sont amusantes, parfois drôles, et le lecteur sourit beaucoup devant les bouffonneries de Pozzo et Lucky. La pièce de théâtre est divisée en deux actes, représentant deux soirées d'attente, qui finalement finissent même par oppresser le lecteur qui hésite entre le rire et la dépression. Il y a une très grande tristesse qui suinte les pages de cette pièce et une très grande détresse aussi. Les deux hommes sont comme pris de folie, la folie étant le monde du non-sens, en opposition à la raison qui n'est que la tentative de l'homme pour donner un sens. Finalement, Beckett signe ici un petit chef d'oeuvre, qui n'a que comme imperfection le fait de ne pas être joué devant nos yeux quand on le lit, et qui nous fait sinon relativiser du moins réfléchir sur notre mode de pensée. Dans une époque où les irrationalités sont légions, En attendant Godot est presque une provocation faite à notre esprit : un bras d'honneur.
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le 20 juin 2018
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