Il se dit souvent que Gagner la guerre, c'est un roman qui renouvelle le genre. Cela faisait des années que je me promettais de le lire, me méfiant par avance de la réputation trop flatteuse de nombreuses oeuvres du genre.
J'ai alors eu la joie de constater que le livre de Jean-Philippe Jaworski est, effectivement, une réussite.
Est-ce que Gagner la guerre, pour autant, renouvelle le genre?
Non.
Il se contente d'en cristalliser de nombreux aspects. Ce qui est déjà beaucoup. Enumérons donc :
- plonger son personnage dans une succession masochiste d'épreuves l'atteignant dans sa chair et dans son âme, c'est le principe par exemple de L'assassin royal, avec lequel le roman entretient de nécessaires points communs. sauf que Gagner la guerre est d'un niveau supérieur. Ne serait-ce que pour la force qu'ont certains passages, à l'issue souvent d'un passage à tabac très violent du narrateur.
- mettre en scène des elfes et des nains, comme faisant preuve d'une magie antique disparaissant peu à peu du monde, c'est un tribut payé à Tolkien. Pour autant, là où de nombreuses oeuvres se contentent du plagiat pur et simple (le honteux Pug l'apprenti, où l'on passe par les ruines de la cité naine avant d'arriver à la forêt elfique, sérieusement?), Jaworski intègre cela à son univers très naturellement. Cela est rendu possible par ailleurs par un univers très disparate, piochant autant dans l'antiquité italienne que dans son moyen-âge et sa renaissance, ainsi que dans d'autres influences. Difficile d'ailleurs de ne pas penser à Machiavel. Cela donne un univers à la fois reconnaissable par rapport au nôtre, et en même temps totalement inédit.
- retourner les codes en les voyant du côté des "méchants", c'était déjà l'optique de La compagnie noire. Cependant, Gagner la guerre s'avère garder son cap avec une constance qui force le respect. Il fait à la fois tout pour nous faire trouver Benvenuto Gesufal sympathique, tout en gardant jusqu'au bout le côté spadassin au service d'un méchant. En cela, Jaworski est tout aussi baratineur que son personnage narrateur. (promis, c'est un compliment)
- Enfin, la langue maniérée est assez courante dans la fantasy, c'est ce qui nous vient notamment de Clark Ashton Smith et de Lovecraft. Ici cela se double d'un humour indéniable, qui aide à transcender la noirceur parfois exagérée du monde.
Ainsi, avec sa taille fort respectable, Gagner la guerre joue sur plusieurs tableaux et différents styles de fantasy. C'est l'oeuvre d'un grand amateur du genre, tout autant que d'un auteur qui cherche une identité propre.
Je trouve pour ma part qu'il aurait mérité de faire l'objet de plusieurs tomes séparés, car il est un petit peu bourratif.
Mais c'est un bien petit reproche au regard des qualités indéniables.