Le livre d’Emmanuel Carrère est constitué d’une myriade de chapitres et de paragraphes assez courts qui font récit et qui ont pour sujet l’histoire familiale des Carrère d’Encausse. Je dis « sujet » au singulier mais le récit couvre plusieurs sujets en réalité, dont les ancêtres, les aïeux de l’auteur.
Le début du livre, et ce, sur au moins 200 pages, les évoque, ces ancêtres et aïeux, et défile ainsi une suite de portraits et d’anecdotes plus ou moins attrayantes (plutôt moins…) : et c’est l’ancêtre qui participe à l’assassinat de tzar, et ça se mélange avec Raspoutine ici, et la tata Salomé géorgienne là-bas, et l’on suit l’exil des uns, la déchéance des autres, tout ça mélangé de considérations sur les lignées, les blasons, les armoiries, les appropriations de noms et de particules. Et l’on s’en lasse… la généalogie, c’est chiant !
Là où cela devient plus intéressant, c’est lorsque qu’Emmanuel Carrère en vient à l’essentiel (à l’essence même…), c’est-à-dire sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, l’académicienne. Et c’est toute la trajectoire de la maman de Carrère (une vraie machine de guerre) que nous suivons : ses études, sa soif de revanche et de reconnaissance, son appétit pour le et les pouvoirs, son mariage, ses fonctions (écrivain, historienne, mère, épouse et même amante…).
Il s’en suit de ce portrait très romanesque, où Emmanuel n’oublie pas de se mettre en scène (ses voyages, ses romans, ses amours, ses dépressions, etc.), que Dame Carrère, telle une Tsarine (sa vénération de la Grande Catherine) s’est avérée autoritaire dans sa famille comme dans sa vie professionnelle, dure avec elle-même mais aussi avec les autres (et surtout son mari), butée quand elle est prise en défaut, possessive et jalouse vis-à-vis de ce mari qu’elle n’a cessé de casser, de brimer et même d’humilier, qui plus est, Dame Carrère est aussi susceptible et rancunière quand ses enfants ne vont pas dans le même sens qu’elle. Bon, n’en jetons plus, la coupe est pleine, et résumons : Hélène Carrère d’Encausse fut, ce qu’on appelle communément, une garce.
Qu’Emmanuel Carrère nous souligne qu’elle fut aussi une mère aimante de ses jeunes enfants, qu’elle a fait comme elle pouvait, qu’il y a eu des moments de tendresse (assez rares apparemment pour les souligner et chercher à ne pas les oublier), c’est indéniable puisque c’est son ressenti et ses souvenirs, et chaque parent sait que, de toutes les façons et quelles que soient ces façons, il y aura toujours des reproches à recevoir de la part de ses enfants, c’est une loi d’airain commune à tous les parents.
Mais à la lecture de « Kolkhoze » il s’avère, quand même, que Dame d’Encausse n’a pas débordé de sensibilité, de douceur et de sensualité (les douches et bains d’eau froide peut-être ?). La compassion ne fait pas partie de son ADN. On n’oubliera pas, du côté familial, sa dureté, pour ne pas dire sa méchanceté, vis-à-vis de son mari, chassé de la chambre conjugale et exilé dans une petite pièce au fond de l'appartement, relégué à l’arrière-plan, et ce, jusqu’à la fin, un homme jamais considéré. Notons, tout de même, qu’Emmanuel Carrère a dressé de son père, il faut le souligner, un portrait tout en délicatesse, nous le montrant calme, sensible et humble, trainant doucement sa carcasse, un peu comme s’il était peint toujours de dos.
Enfin, de Carrère d’Encausse Hélène on n’oubliera pas de s’étonner, comme le fait d’ailleurs son fils, de ses liens d’amitiés avec Maurice Bardèche, fasciste revendiqué (on ne choisit pas sa famille mais on choisit ses amis)… Sans oublier la cécité totale de la spécialiste de "l'Ursse" sur Poutine... Ô vieillesse !
Au final, le portrait qu’Emmanuel Carrère dresse de sa mère est tel, que, même au moment où il expose les derniers jours de sa mère – là où on sent que l’écrivain essaie d’introduire empathie et d’habiller d’un manteau d’humanité sa mère – on n’y arrive pas (je n’y arrive pas), on n’arrive pas à reconsidérer Hélène Carrère d’Encausse. Il y a comme un goût définitif de cendres.