Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.
Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés.
Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer.
Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.
C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur.
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