En adaptant "L’Étranger" d’Albert Camus, François Ozon ne cherche pas à rivaliser avec la version littérale de Visconti(1967), mais à proposer une relecture contemporaine, à la fois plus politique et plus distanciée. Le résultat, s’il impressionne par sa rigueur formelle et la finesse de sa mise en scène, laisse pourtant une impression de froideur calculée qui finit par affaiblir la portée existentielle du récit.
Le pari d’Ozon est audacieux : actualiser un texte mythique sans en trahir l’esprit. En choisissant de dépouiller Meursault (interprété avec une sobriété presque clinique) de toute intériorité visible, le cinéaste prend le parti de l’opacité. Le mutisme du personnage, accentué par la quasi-absence de voix off, traduit bien son détachement du monde, mais ce dispositif finit par instaurer une distance trop grande entre le spectateur et ce héros paradoxal. Là où Camus faisait sentir le vertige métaphysique d’un homme confronté à l’absurdité du réel, Ozon installe un silence pesant qui confine parfois à pas d'émotion du tout.
La mise en scène est élégante, la lumière subtile, et l’on retrouve la sensibilité d’Ozon à explorer les marges du comportement social. L'interprétation de Benjamin Voisin se rapproche parfois plus du mannequinat que du jeu d'acteur. Marie (Rebecca Marder), plus présente ici que dans le roman, apporte une touche de chair et de douceur bienvenue. Mais la volonté de rendre le propos plus politique, en insistant sur le regard de la société, de la justice ou de l’Église, se fait parfois au détriment du trouble existentiel. Ozon éclaire "L’Étranger", mais il en émousse aussi la brûlure.
On admire la cohérence de l’ensemble, sans jamais être bouleversé. Le film se regarde comme un beau travail d’adaptation, intelligent, mesuré, mais un peu trop propre pour rendre toute la radicalité et la violence sourde du texte de Camus.