Mon œuvre sélectionnée du parcours associé « Théâtre et dispute » est « La cantatrice chauve », une pièce d’Eugène Ionesco publiée en 1950. Elle est plus exactement une anti-pièce car Eugène Ionesco ne poursuit pas d’intrigue. Mais ce qui étonne le plus c’est que l’absence de dénouement bloque toute résolution de conflit alors que c’est précisément ce que prévoit le parcours associé sur la dispute. Une dispute sans résolution en vaut elle la peine ? Comment Ionesco arrive-t-il à marquer le lecteur ou le spectateur autrement ?



1° Tout d’abord, la réussite de la pièce repose sur sa capacité à installer une ambiance surréaliste sublimée par la mise en scène.

Ombres et lumières, décors et costumes très typiques de la bourgeoisie anglaise mais à chaque fois un élément sonne faux. Que ce soit la disposition artificielle des chaises ou l’assemblage grotesque des couleurs, la pièce est visuellement déstabilisante. Ionesco installe un surréalisme propice à l’absurde, qui se traduit également par le caractère des personnages et leurs mimiques : le journal de Mr Smith et ses claquements de langue, la parole de Mme Smith constamment interrompue par l’horloge. On croirait assister à un rêve pour lequel le cerveau aurait eu du mal à assembler certaine pièces. Cependant si les montres coulantes de Salvador Dali symbolisait le temps qui passe et les réflexions métaphysiques qui s’ensuivaient, ici l’horloge de Ionesco qui sonne 27 fois sert à installer un climat absurde et à se moquer des habitudes de la bourgeoisie. Mais ce n’est pas la seule fois où Ionesco taquine le spectateur puisqu’il s’adresse particulièrement à lui quand il brise le 4ème mur durant le coup de la pendule « si fort qu’il doit faire sursauter les spectateurs ».



2° En outre, l’opposition des genres et des classes dans la société est parfaitement illustrée dans le théâtre de Ionesco.

Dès la scène d’exposition, la répétition d’un champ lexical de la richesse agaçe et caricature les classes aisées. Cet adjectif « anglais » n’est là que pour souligner un mode de vie traditionnel et sans fantaisie que Ionesco rejette. La bourgeoisie est moquée maintes et maintes fois lorsque, par exemple, le couple Martin fait mine de ne pas se connaître jusqu’à ce qu’ils remontent à l’origine de leur relation et explose de joie dans un concert de « coups de pendule ». Ionesco touche le grotesque pour dresser en satire l’univers superficiel et mis en scène de la bourgeoisie.

L’opposition des classes atteint son paroxysme durant la rencontre entre la bonne Mary, Le pompier au nom impersonnel, et les couples Martin et Smith. La discussion est inégale car les deux couples coupent la parole à Mary mais la situation tourne en dérision quand ceux ci peinent à s’exprimer et que Mary prend finalement le dessus en récitant un poème, renversant les préconçus liés à la classe sociale. Puis, l’opposition des genres se fait plus subtilement puisque les couples se retranchent rapidement du côté de leur homologue lors de la scène de la porte qui sonne. La pièce défend même la cause des femmes lorsque Mr.Smith dit « Ma femme est l'intelligence même. Elle est même plus intelligente que moi. En tout cas, elle est beaucoup plus féminine ».


3° Enfin, Ionesco adopte un point de vue original sur la parole et l’incommunicabilité.

Dans un interview, Ionesco se dit croire en la communicabilité ce qui se heurte avec ma perception de l’œuvre. Cependant, il parle des difficultés que rencontre l’homme dans sa pratique. Ionesco a toujours eu de l’espoir toutefois il a été bercé dans la terreur de la guerre où les familles taisaient les souffrances. La cantatrice chauve se moque de certains abus de langage et adopte un point de vue optimiste sur l’humain. Il dit que ce n’est pas en répétant les mêmes banalités ou « messages » de certains artistes que le monde avancera mais en se posant des questions. Cela correspond totalement à ma vision de « La cantatrice chauve » : aucune morale mais plutôt un portrait libre à l’interprétation d’un couple, d’une société décadente.

Mon questionnement sur la parole avait déjà démarré lors de mon visionnage de Pulp Fiction. Bien que le sujet du film soit tout autre, une des scènes marquantes se situe lors du tête à tête entre Mia Wallace et Vincent Vega dans le Dinner dans un discours sur la parole et les silences gênées. Quand Tarantino utilise ses personnages pour véhiculer son discours, Ionesco, lui, produit un contre exemple de sa pensée pour éclairer le lecteur.


Ainsi, bien que certains ressentent de la vanité dans le genre de l’absurde, ce théatre a résonné en moi pour son impression surréaliste et sa critique implicite mêlant différents comiques. La lecture de son œuvre m’a amusé et m’a invité à réfléchir sur les limites de la langue. L’envie m’a aussi poussée à écouter les interviews de ce dramaturge dans lequel il renie la force du réalisme dans sa phrase « L'oeuvre d'art n'est pas le reflet, l'image du monde; mais elle est à l'image du monde ». Ma question est donc la suivante « A quoi bon vouloir être fidèle à la réalité quand la vie elle même est insensé ? »

Drisio
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