Après les méandres politiciens de ses précédents romans, Zola choisit la simplicité. Comme lassé par les intrigues humaines, il semble avoir voulu voir du côté du divin, et nous offre un roman bien plus poétique.


On pourra reprocher que ces thèmes avaient déjà été abordés dans La conquête de Plassans. Cependant la religion y était principalement traitée comme un organe politique. Dans La Faute de l'abbé Mouret, l'auteur a voulu sortir un peu du traitement social, et se concentrer sur l'intime et le spirituel.


Comme pour appuyer ce désir de quitter la société, ne serait-ce que le temps d'un roman, il se choisit pour personnages principaux un prêtre qui rêve de prêcher dans un désert, et une fille qui ne vit que par et pour son jardin. Deux êtres qui recherchent autre chose que la compagnie de leurs pairs. Deux jeunes gens en quête de transcendance...


Hautement symbolique et allégorique, Zola règle très vite son compte à la société que côtoie l'abbé. Le village des Artaud où il officie est peuplé de paysans consanguins qui ne vivent que pour satisfaire leurs ventres et leurs bas-ventres. Décidément, ce n'est pas là qu'une âme en peine trouvera de quoi se dépasser.


Albine et Serge ont conscience qu'ils ne peuvent s'accomplir dans cet environnement, tout en ayant encore au fond d'eux un désir à assouvir. Serge fantasme sur une vierge Marie censée le protéger mais qui demeure muette à ses prières, tandis qu'Albine parcourt sans relâche son jardin dans l'espoir d'y trouver un coin légendaire où elle vivrait en toute félicité.


Par générosité ou par malice, l'auteur démiurge décide d'offrir à ses personnages une nouvelle vie, et la possibilité d'un choix. Ainsi, la nature fiévreuse de Serge, comme écartelée entre l'animalité la plus crasse (les Artaud, la basse cours de Désirée) et les dogmes les plus creux (église vide, en ruine), craque, et le prêtre s'effondre. Forcé à une longue période de repos, il est confié aux soins d'Albine. C'est le début d'une rencontre.


Pièce centrale du roman, l'histoire d'amour entre Albine et Serge se déroule sous la forme d'une renaissance. Ou plutôt d'une naissance. Car dans ce doux paradis qu'est le Paradou, va se rejouer la Genèse. Zola voulant revenir à une forme de simplicité dans les relations entre ses personnages, là où elles étaient tortueuses dans ses précédents romans, choisit donc de reprendre un mythe fondateur puissamment évocateur.


La Genèse, temps biblique où l'humain et la nature ne faisaient qu'un, où la société n'était pas, et seul un homme et une femme étaient. Les puissantes images d'une nature complice des jeux de nos deux amoureux se doublent ainsi d'un sens plus littéral : le Paradou est vraiment vivant pour Albine et Serge puisqu'ils font partie de lui. De même les longues descriptions riches en métaphores nous font pénétrer dans ce jardin qui est indissociable de cette histoire d'amour.


Cependant, petite subversion du mythe, là où la tradition prétend qu'Ève est née de la côte d'Adam, c'est ici Albine qui précède Serge dans le grand jardin. Et celle qu'on croyait tentatrice nous apparaît comme un guide sur le chemin de la vie. À ses côtés, Serge va repasser par toutes les étapes de son existence, de la petite enfance à l'âge adulte, redécouvrant le plaisir d'être vivant qu'il avait réprimé en tant que prêtre. De même, grâce à celui-ci, Albine va voir sa perception du jardin changer, explorant des recoins inconnus, repoussant toujours les limites de sa connaissance.


Jusqu'à trouver ce lieu magique, où meurent les amoureux-ses. Ce coin de terre abrité par un arbre géant qui protège les amants. Le lieux où sera commise la fameuse faute du titre. Une fois de plus, subversion du mythe, Albine n'est pas la tentatrice, mais celle par qui Serge achèvera sa mue, son retour à la vie. Zola semble nous dire que ce prêtre, homme incomplet, retrouve enfin toute sa force sous l'effet de l'amour d'Albine.


Malheureusement, comme dans la Genèse, goûter l'interdit n'est pas pour plaire aux forces supérieures, fussent-elles divines, sociales ou génétiques. Une fois l'amour consommé, nos deux amants découvrent les limites du jardin, les murs qui le séparent du village. Est-ce à dire que leur amour n'a plus rien à leur offrir ? Ou qu'au contraire, il leur faut désormais affronter le monde ? Toujours est-il que le prêtre est mis devant le fait accompli : à lui de choisir à présent entre une vie auprès d'Albine, ou son service à l'église.


C'est l'heure du doute mortifère. Zola dépeint les atermoiements de Serge avec compassion, nous faisant vivre les interrogations d'une âme qui souffre sincèrement. Cependant, si l'humain a la compréhension de l'auteur, le portrait de l'Église qui ressort de cette dernière partie est quant à lui sans appel : parodie de spiritualité pour ceux qu'elle prétend diriger, elle assèche ceux qui se vouent à elle tout en crachant à la figure de ceux qui n'ont pas besoin d'elle pour vivre.


Constat d'échec ultime : un mort enterre la dernière trace d'une vie qui autrefois l'a habité. Au même moment, une vache accouche. La vie reprend toujours ses droits.

IanCher
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le 4 sept. 2016

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IanCher

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