Au pays des médiocres, le cynique est roi

Nous sommes nombreux à avoir lu un roman ou au moins des extraits de la saga des Rougon-Macquart au collège ou au lycée. Aussi est-il quelque peu excitant de revenir à l'origine de tous ces personnages que nous avons pu croiser au fil des années en retournant à La Fortune des Rougon. Voir apparaître la Gervaise de L'Assomoir, ou le Saccard de L'Argent (qui s'appelle encore Rougon ici) au détour d'une description procure un plaisir indéniable. Mais plongeons-nous sans plus tarder dans le cœur même de ce roman.


Je pense que lire La Fortune des Rougon permet de véritablement saisir ce qu'est le roman naturaliste. Outre une préface concise et précise, dans laquelle Zola expose clairement le projet des Rougon-Macquart, le livre contient de longs chapitres descriptifs qui illustrent parfaitement le genre. Le roman naturaliste se propose en effet d'étudier et de montrer les effets de l'hérédité et de l'environnement sur des personnages. La Fortune se concentre principalement sur l'hérédité afin de bien installer les personnages de la future saga. Cela se traduit par des passages remplis de détails psychologiques dans lesquels la moindre qualité et le moindre défaut sont analysés à la lumière des relations de parenté. Ainsi, il est très intéressant de noter que Zola place au sommet de l'arbre généalogique une femme aux nerfs exacerbés, Adélaïde, dont l'humeur lunatique, tour à tour rêveuse et hystérique, permet à l'auteur de justifier les personnalités très fortes de tous ses protagonistes. En effet comment étudier les effets de l'hérédité dans un roman si les personnages n'ont pas de caractères marqués ? Ici, les gênes stupides de Rougon, et vicieux de Macquart, mélangés à ceux d'Adélaïde créent une lignée tarée, au sens propre du terme, dans laquelle les vices côtoient les rêves plus ou moins nobles.


Les vices d'ailleurs de la lignée Rougon-Macquart se trouvent au centre de l'histoire de La Fortune. Cette histoire repose sur les intrigues politiciennes de la famille Rougon qui cherche à profiter du coup d'état de Louis Napoléon Bonaparte pour accéder au statut de riches notables de la ville imaginaire de Plassans. Plassans, c'est le fameux environnement qui constitue la deuxième piste d'étude du roman naturaliste. Zola insiste beaucoup sur la description de la géographie de cette ville. Située au sommet d'un plateau et adossée à une montagne, cette ville isolée produit une population archaïque. À l'intérieur même de la ville trois groupes sociaux vivent séparés les uns des autres. Les nobles d'un côté, les grands bourgeois d'un autre, et les ouvriers et petits commerçants ailleurs. Pour le romancier, Plassans est comme un grand plateau de jeu de société, sur lequel il place ses personnages pour leur faire jouer aux petites manœuvres politiciennes. La Fortune, c'est l'affrontement entre les petits commerçants et les grands bourgeois, sous le regard amusé d'une noblesse à la situation matérielle déclinante, mais à la domination intellectuelle évidente. Au milieu, les ouvriers exploités comme autant de pions jetables.


Le cynisme de Zola est évident dans sa vision d'une société provinciale (l'auteur fait preuve d'un certain parisianisme) médiocre et peureuse. Sa force est de concentrer cette vision dans une image forte, celle du petit salon jaune des Rougon éclairé d'une lampe dont l'abat-jour est recouvert de chiures de mouches. Dans ce salon se retrouvent des commerçants arrivistes désireux d'accéder à la reconnaissance sociale par tous les moyens, et des grands bourgeois terrorisés par l'idée même de déclassement. Seul un noble est perdu là, observant les agitations vaines de ce groupe. Évidemment, aucun ouvrier. Les Rougon se retrouvent entre eux dans ce salon pour comploter. La femme, Félicité, s'y réfugie pour regarder avec envie les riches meubles de l'appartement d'en face. Les grands bourgeois y expriment cachés leur peur des insurrections populaires, tout en refusant d'agir. Tout comme Plassans est construite à l'image des luttes sociales qui sous-tendent une ville, le salon est la matrice de toutes les ambitions médiocres de la bourgeoisie sous le second empire.


Le cynisme de Zola est à double tranchant. D'une part il peut se révéler férocement drôle, notamment dans sa description de la couardise de ses personnages. À ce titre, la ridicule lutte armée contre l'insurrection dans la ville est un grand moment d'humour. D'autre part, il n'hésite pas à être terriblement sombre quant il s'agit de dévoiler les ambitions et les intrigues des Rougon, et surtout de nous faire prendre partie pour eux. S'ils ne commettent jamais le moindre meurtre de sang froid, ils vont jusqu'à organiser des guet-apens tout en désirant la mort de ceux qu'ils considèrent comme des obstacles. Ce désir, toujours refoulé chez les Rougon qui en ont honte, revient souvent hanter les pages du roman, et rappeler l'origine de cette Fortune. À l'image des dernières images du livres, glaçantes...


Il ne faut pas oublier non plus le talent de Zola pour décrire des situations familiales sordides, comme celle d'Antoine Macquart qui exploite sa femme et ses enfants pour vivre la grande vie tout en leur faisant vivre un enfer. Complaisance ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que les descriptions insoutenables sont saisissantes, de grands morceaux de littérature.


Pourtant, Zola refuse de céder complètement à cette noirceur, et y oppose l'idylle entre Miette et Silvère, comme un rempart à la noirceur de sa société. Ce n'est pas un hasard s'il ouvre son histoire par la description apaisée de la vallée de la Viorne au clair de lune, dans laquelle se promènent les deux amoureux. L'écrivain semble vouloir nous rappeler la beauté d'un monde qui existe en dehors des manigances politiciennes. Loin du cynismes des autres personnages, il insuffle un idéalisme rafraîchissant dans ces jeunes gens qui s'aiment. Pourtant ce qui touche le plus, au-delà de leur lutte pour un idéal républicain, c'est la peinture élégante d'une histoire d'amour qui voit deux enfants passer à l'âge adulte, et s'éveiller à la sexualité. Les états psychologiques des enfants qui ne comprennent pas ce qu'ils sont en train de vivre sont admirablement décrits. Le désir qui naît entre eux sans qu'ils puissent mettre un nom dessus apparaît au détour de pauses dans le récit qui illustrent à merveille ce sentiment de désemparement face à la naissance d'un sentiment inconnu. Malheureusement, la tragédie n'est jamais bien loin, et cet amour naissant mourra avant d'avoir pu fleurir, la faute à une révolution aveugle, et à un Silvère, petit-fils d'Adélaïde, trop idéaliste. Hérédité et environnement...


Entre naturalisme, noirceur et romantisme, le style d'Emile Zola imprime chaque page de La Fortune des Rougon pour mieux nous marquer les esprits.

IanCher
8
Écrit par

Créée

le 15 nov. 2015

Critique lue 254 fois

La Fortune des Rougon

La Fortune des Rougon

7

Kogepan

le 4 août 2015

Suivre

L'art des fouines

La grande famille des Rougon-Macquart, arbre gargantuesque aux ramifications innombrables et entremêlées, commence avec une seule femme. Adélaïde Fouque n’a aimé que deux hommes au cours de sa très...

La Fortune des Rougon

La Fortune des Rougon

9

nm-reader

le 6 mars 2019

Suivre

La soif de pouvoir des Rougon

Je voulais depuis un moment revenir vers Zola, après une ou deux expériences datant du collège, qui m'avaient laissé indifférent, sans toutefois me rebuter. Je craignais d'être déçu, de trouver son...

La Fortune des Rougon

La Fortune des Rougon

10

BibliOrnitho

le 14 janv. 2013

Suivre

Critique de La Fortune des Rougon par BibliOrnitho

Plassans, dans le Sud de la France. Petite ville de province de dix milles âmes, berceau des Rougon-Macquart, dont Aix-en-Provence servi de modèle. Zola débute par l’histoire des fondateurs...

La Conquête de Plassans

La Conquête de Plassans

8

IanCher

le 19 déc. 2015

Suivre

Champs de bataille politique et psychologique

Des quatre premiers tomes de la saga des Rougon-Macquart, La conquête de Plassans est à mon avis le plus facile d'accès. Cela se voit dès la structure, qui privilégie une vingtaine de chapitres plus...

Le Ventre de Paris

Le Ventre de Paris

8

IanCher

le 9 déc. 2015

Suivre

Les charmes discrets de l'intestin parisien

Lire Le Ventre de Paris de nos jours, c'est faire revivre les Halles du temps de leur splendeur aujourd'hui disparue. N'ayant pour ma part jamais vu de gravures des Halles de l'époque, j'ai été...

La Curée

La Curée

8

IanCher

le 25 nov. 2015

Suivre

La valeur du vide

Dans sa préface, Zola souligne le côté moral qu'il a voulu donner au deuxième tome de la saga des Rougon-Macquart, côté dont il regrette qu'il ait été mal perçu par ses contemporains. Sans doute...