Quelle œuvre étrange que La Maison vide. J’y ai vécu de très beaux moments, happée par une langue ample, sinueuse, attentive aux moindres frémissements de l’âme, traversant avec les personnages la Première Guerre mondiale puis les différentes époques qui façonnent cette famille multiforme, tandis que le narrateur redonne chair aux esprits du passé. Et pourtant, simultanément, j’étais agacée.
Agacée par ces concessions à une mode qui se veut féministe mais tourne ici à la lourdeur stylistique : ce « toutes celles et ceux » répété jusqu’à l’écœurement, comme si l’auteur voulait soudain feindre d’ignorer que le masculin pluriel, en français, inclut déjà le féminin. Agacée aussi par certaines longueurs improductives, par ce verbeux qui aurait gagné à être resserré, poli, épuré.
J’étais heureuse de retrouver ce livre lorsque j’avais un peu de temps devant moi ; mais je pouvais aussi l’abandonner plusieurs jours d’affilée sans éprouver le moindre manque. C’est un roman dont on subit autant qu’on savoure l’emprise.
Mauvignier, dont j’avais déjà lu plusieurs romans, pousse ici très loin ce style hypnotique des phrases interminables, des plongées obstinées dans les détails les plus infimes, les affects les plus ténus. Il nous rend extraordinairement proches de ses personnages, surtout des femmes, tout en nous épuisant parfois, en nous noyant sous un flot continu de paroles (comme c'est aussi le cas par exemple chez Damasio), nous immerge si profondément dans son monde qu’il nous prive presque de distance critique. C’est à la fois séduisant et abrutissant.
Le grand mérite du roman tient à sa manière de traverser la condition féminine au fil des époques. Une condition sans doute moins atroce qu’on ne le raconte parfois aujourd’hui, mais certainement peu enviable ; pas davantage, d’ailleurs, que celle de bien des hommes. Mauvignier montre comment une famille peut briser un talent, transformer une pianiste brillante en femme éteinte ; comment les mariages pouvaient être arrangés avec le consentement même de la femme, laquelle négociait parfois sa chasteté contre une fortune ; comment un petit patron pouvait disposer d’une employée ; ou encore comment la guerre permettait à certaines femmes, jusque-là invisibles dans l’ombre de leur mari, de devenir soudain des maîtresses femmes.
Pendant que le monde poursuit son cours et que l’Histoire s’écrit les femmes, elles, l’appréhendent autrement, selon une perception plus souterraine, plus intime, parfois plus lucide. Ainsi cette pianiste qui gardera toute sa vie le secret de la mort lâche et pitoyable de son mari, tout en finançant le monument aux morts de la commune dont la statue prend les traits de cet époux qu’elle n’aimait pas - Mauvignier , à n'en pas douter, a lu La peur de Gabriel Chevallier dont j'ai retrouvé la condamnation de l'héroïsme guerrier. De même, le personnage de la mère peine à condamner ce héros de la Première Guerre mondiale qui, en cédant à l’Allemagne, aura aussi épargné à la jeunesse française un nouveau massacre : Pétain.
Mauvignier saura dépasser les passions pour nous donner une approche intimiste de l'histoire, terminant son vaste roman sur la sombre période de l'épuration après la guerre.
J'ai parfois entendu qu'on l'avait comparé à Proust. Il a lui-même donné ce patronyme à la branche maternelle de la famille du narrateur. Il n'a pas l'élégance du style de Proust mais le rejoint dans sa démarche, celle qui donne ses lettres de noblesse à la littérature et qu'il évoque p. 616 ( Ed. De Minuit) :
« C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s'est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d'une histoire dont je capte seulement l'écho, la vibration dans l'image tremblante d'une fiction et d'un roman possible. "