On tend l’oreille. On entend les notes. Le piano. Et, à la manière des phrases de Mauvignier, elles s’étendent en longueur. Ces notes laissent planer une gravité. Elles sont chargées d’un je-ne-sais-quoi.
Par cette chronique familiale remontant les branches de l’arbre généalogique (probablement un cerisier), Mauvignier cherche à éclairer le suicide de son père. On suivra le destin des femmes : Jeanne-Marie, Marie-Ernestine et Marguerite (grand-mère de l’auteur) ; chacune victime de la violence d’un homme ou des hommes. Les hommes choisissent, imposent ; les femmes subissent et transmettent cette violence intégrée. L’ombre du passé plane encore et toujours sur les destinées. Mauvignier nous montre, par son récit, qu’à la manière des caractéristiques physiques, on hérite de toutes les violences subies et qu’on les garde en nous.
Si le piano de Marie-Ernestine est évidemment l’objet marquant de ce récit, il ne faut pas oublier l’intégrale des Rougon-Macquart offerte par le professeur de piano. Comme un clin d’œil à toute la future destinée familiale, ces œuvres de Zola et leur relation avec des événements réels irriguent fortement toute la continuité de l’histoire : guerre franco-prussienne, Première Guerre mondiale, Front populaire, Seconde Guerre mondiale, épuration.
Malheureusement, on regrettera que la comparaison avec Zola s’arrête ici. L’ampleur narrative naturaliste de destinées marquées par la société du Second Empire, sans aucune forme de concession de la part de l’auteur, se transforme ici (et c’est une caractéristique de la littérature française contemporaine) en une volonté testamentaire, afin de raconter son histoire personnelle, là où Zola entendait raconter le monde.
Reste que la maîtrise stylistique et narrative rend le récit agréable à entendre. Ces phrases longues, pleines de virgules, coulent facilement. Goncourt représentatif de l’évolution de la littérature française contemporaine.