Avant de lire La Végétarienne, je m'étais fait une idée assez vague de l'intrigue, guidée par quelques résumés. Mais ce que j'ai découvert m’a profondément déstabilisée. La Végétarienne n'est pas le récit d’une marginalité excentrique ou d'une différence à accepter. C'est un récit (dans une écriture très simple) sur l'épuisement du féminin, sur le coût du silence, sur la violence structurelle d'un monde où la douceur, la passivité et le retrait ne sont tolérés que s'ils sont utiles, beaux, invisibles.
La métaphore végétale qui traverse le roman en constitue à mes yeux le noeud interprétatif : les femmes, comme les plantes, sont censées croître en silence, nourrir, occuper l’espace discrètement. Leur valeur est liée à leur beauté, à leur fertilité, à leur utilité pour autrui. En ce sens, la transformation végétale de Yeong-hye peut être comprise comme l'aboutissement logique de son rôle social : la femme coréenne "idéale" devrait être discrète, obéissante, docile et physiquement contenue. Yeong-hye incarne cette injonction à un tel point qu'elle s'efface littéralement—jusqu'à l'extinction.
Yeong-hye veut photosynthétiser—exister sans prendre quoi que ce soit à quiconque, se suffire à elle-même. Son fantasme d’arbre est celui d’une existence non violente, qui ne prélève rien, qui n’endommage rien—mais c’est un fantasme impossible dans un monde humain. Des théoriciennes féministes comme Adriana Cavarero ont exploré ce désir de ne pas être complice de la violence—un vœu souvent associé à une éthique féminine du care. Mais dans le cas de Yeong-hye, ce care devient auto-destructeur : le seul moyen de ne faire de mal à personne, c’est de ne plus vivre. Son "éthique végétale" peut être pure—mais elle est incompatible avec la survie incarnée.
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La Végétarienne n'est pas seulement l'histoire de Yeong-hye : c’est aussi l’histoire racontée autour d'elle, à travers trois narrateurs—son mari, son beau-frère et sa sœur. Chacun d'eux révèle un aspect différent du monde que Yeong-hye cherche à fuir. Son corps est un support de signification pour les autres : même dans la désobéissance, elle reste enfermée dans les projections d'un imaginaire patriarcal qui la fétichise, l'exclut ou la pathologise.
Son refus de manger de la viande, de parler, de participer aux rites sociaux, est d'abord qualifié de "non-naturel" par ceux qui l'entourent. Mais ce n'est pas la nature qu'elle défie—c'est la fonction qu'on appelle à tort "naturelle", c'est-à-dire celle qui fait d'une femme une épouse, une ménagère, une présence soignée, utile, souriante. Elle n’est pas punie pour ce qu'elle fait, mais pour ce qu'elle ne fait plus. Son mari et sa famille sont horrifiés non pas par sa passivité—mais parce que cette passivité n'est plus fonctionnelle. Elle ne cuisine plus comme il faut, n'écoute plus, ne sourit plus, ne se rend plus sexuellement disponible. Elle n’est plus "domestiquée".
Or, dans la deuxième partie du roman, un personnage réussit à trouver une fonction esthétique et sexuelle à cette altérité : le beau-frère de Yeong-hye utilise son état sauvage, végétatif comme toile pour ses fantasmes érotiques.
Il est important de préciser que les quatre personnages principaux sont construits selon une structure en chiasme, tant sur le plan de leur "fonctionnalité" (comprendre également : "normalité") que de leur désir (les hommes étant sujets de désir et les femmes objets de désir). D'un côté, le mari de Yeon-Hye est la figure l'homme fonctionnel (archétype de l’homme intégré, dont l’identité est entièrement déterminée par son statut professionnel) et sa soeur celle de la femme fonctionnelle (qui réussit l'exploit d'être à la fois mère et travailleuse). À cette paire fonctionnelle s’oppose un duo "dysfonctionnel" : le beau-frère, artiste (donc travailleur raté, marginal, incapable de s'inscrire dans les attendus économiques ou familiaux), et Yeong-Hye, femme ratée, non-mère, qui devient petit à petit non-épouse. Toutefois, là où l’homme non-fonctionnel demeure pensable—comme figure connue du génie asocial ou du créateur incompris—la femme non-fonctionnelle bascule directement dans le registre du pathologique, du fantastique, voire du monstrueux.
Cette construction en chiasme se redouble dans la cartographie du désir masculin. Tandis que le mari projette son désir sur In-hye, soeur de sa femme, incarnation stable et conforme d'une féminité normative, maîtrisée et fonctionnelle, le beau-frère, lui, investit Yeong-hye d’un imaginaire fantasmatique, érotisant sa marginalité et son altérité sauvage. L'un est attiré par la femme qui demeure dans les limites du rôle attendu, l'autre par celle qui s'en échappe. Ainsi, le désir des hommes ne se définit pas par ce que les femmes sont, mais par la manière dont elles répondent—ou non—aux cadres de lisibilité qu'ils leur imposent.
In-hye, la sœur de Yeong-hye, est la seule narratrice qui tente à l'égard de celle-ci une forme de soin véritable, quoique ambivalent. Étant son double, sa voix est émotionnellement complexe. Elle lutte pour comprendre le retrait de sa sœur, tiraillée entre culpabilité, chagrin et responsabilité. In-hye a endossé le rôle de la "bonne fille", de la femme fonctionnelle, de la gardienne de la stabilité familiale. Elle a refoulé ses propres désirs pour maintenir l'équilibre autour d’elle. En un sens, l'effondrement de Yeong-hye l'effraie autant qu'il la fascine—car il l’oblige à voir ce qu’elle a sacrifié dans sa propre vie pour rester "fonctionnelle".