J’avais dit il y a quelque temps que les personnages de James Baldwin étaient de chair et de sang. On ne peut pas en dire autant de ceux de Radiguet. Ils sont purement de papier, on voit poindre la comparaison assez vite avec Proust, le Proust des Jeunes Filles en fleurs, disons,

Mais la comparaison s’arrête au seuil d’une analyse scrupuleuse. (Les personnages de Proust sont faits de selles et de soie, de celle et de soi, les personnages de Radiguet sont ectoplasmiques, sans grande incarnation, presque fantomatiques.)

Radiguet nous propose un mince vaudeville ; le tout dans une facture de phrase toute élégante et chaude. On peine à croire que nous nous situons en France pendant les années dites folles.

François de Séryeuse aime la femme du tout épicène comte Anne d’Orgel. Madame d’Orgel est sérieusement neurasthénique et ne va pas au bout de son désir. Le jeune François non plus d’ailleurs.

Le texte est aujourd'hui un document sur la psychologie de cet auteur mort très jeune (à l’âge de vingt ans à peine). Très impressionnant d’avoir accompli deux livres de cette teneur à cet âge-là, qui est encore très ingrat.

François ne surprend que par sa naïveté. Et le bal annoncé dans le titre, qui dure les vingt dernières pages, je l’ai vu défiler devant moi, il a pris fin avant même que j’aie pu dire « ouf », ou « pouf », ou « chouffe le bal ! »

 Ceci, par exemple, pourrait être une description d’un mondain de Proust :

« Or la distraction d’Anne venait de ce que, seul avec sa femme, il glissait vers la mélancolie. Ce n’était pas la faute de son cœur, mais Anne d’Orgel n’était à l’aise que dans une atmosphère factice, dans des pièces violemment éclairées, pleines de monde. »

Cependant le texte va plus vite au sens, malmenant la forme.

Parfois on se croirait dans un livre du XVIIIᵉ, et ça n’est pas forcément à porter au crédit de Radiguet, car on remarque que le texte peine à créer la surprise stylistique ou quelque effet esthétique, ce que la quatrième de couverture dans mon édition appelait la « facture plus classique » en comparaison avec Le diable au corps de la même année.

« Il semblait enfin comprendre que plus que nos manières, dont le public est juge, importe la politesse du cœur et de l’âme, dont chacun de nous a seul le contrôle. »

Parfois le texte, ici à propos d’un personnage secondaire, offre de belles analyses psychosociales, nimbées de formules aphoristiques :


« Ainsi Paul n’employait jamais un lieu commun sans le corser d’un petit rire, ou le précéder d’une respiration. Il prouvait par là qu’il n’était pas crédule. Ne pas vouloir être dupe, c’était la maladie de Paul Robin. C’est la maladie du siècle. Elle peut parfois pousser jusqu’à duper les autres. Tout organe se développe ou s’atrophie en raison de son activité. À force de se méfier de son cœur, il n’en possédait plus beaucoup. Il croyait s’aguerrir, se bronzer, il se détruisait. Se trompant complètement sur le but à atteindre, ce suicide lent était ce qu’il goûtait le plus en lui-même. Il croyait que ce serait mieux de vivre Mais on n’a encore trouvé qu’un seul moyen d’empêcher son cœur de battre, c’est la mort. »

Enfin, et je pense que c’est l’écueil de certains textes de cette époque toute faussement légère (Cocteau mécène), quel intérêt de réécrire La Princesse de Clèves en 1920 ?

Ceci dit, la vie de Raymond Radiguet est très triste, mais son œuvre, elle, ne l'est pas totalement.


musique : https://www.youtube.com/watch?v=eMsXjKBZM74

Sachadebonnaire
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le 2 avr. 2026

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