Comment combattre le blasement et apprendre à aimer la vie

Harry Haller, écrivain et essayiste de l'entre-deux guerres, mène une existence blasée. Lucide sur la préparation de son pays à une nouvelle guerre, ce pacifiste acharné désespère de voir ses compatriotes et camarades bourgeois exciter les tensions, et ne se fait aucune illusion quand à l'avenir qui guette l'Europe. Incapable de vivre parmi une telle médiocrité intellectuelle, incapable de se détacher pleinement de la société et de ses conforts et incapable de mettre fin à son existence, Harry est en proie à une dépression et un désespoir sans pareils. Incapable, non plus, de vivre avec sa lâcheté, Harry se crée un récit interne : il serait tiraillé entre son existence bourgeoise mondaine empreinte de bonhomie et, et de l'autre côté, un loup des steppes solitaire, libre et indomptable, qui rêve de mettre fin à l'hypocrisie qui habite Harry.

Avant de parler de la suite du récit, je veux déjà saluer le génie de cette dépiction: Hesse met en scène un personnage profondément malheureux, en proie en désespoir, et surtout, inconfortablement crédible. Harry aurait très bien pu exister, et, à vrai dire, l'amitié de jeunesse que ce Harry entretenait avec un certain Hermann, qu'il retrouve dans le récit et avec qui il partage un lien d'âme particulièrement fort, porte à croire que l'auteur a projeté sa propre vision de lui-même en ce personnage.

Une fois ce cadre posé, et après avoir amené le lecteur à s'apitoyer sur le sort du pauvre Harry, trop intelligent pour ses pairs mais pas assez déterminé ou exceptionnel pour réellement se couper de la société et vivre selon sa volonté, l'auteur nous prend à contrepied et coupe le récit pour proposer un traité sur le loup des steppes, offert à Harry par un passant qu'il croise lors d'une nuit d'apitoiement, et opérant la première brisure de l'œuvre entre récit réaliste et fantaisie schizophrène (qu'est-ce qu'un passant ferait avec un tel traité?). Ce traité fait changer le livre de dimension : il explique avec une étonnante justesse que le désespoir d'Harry provient d'une situation inextricable, d'un échec et mat mental qu'il s'est infligé à lui-même. En résumant sa vie intérieure et ses désirs contradictoires à deux images constamment en conflit (bourgeois mondain vs loup des steppes), Haller a sur-simplifié la richesse de sa psyché, et contraint n'importe quelle autre facette de sa personnalité à se contorsionner pour entrer en conformité avec un des deux seuls principes directeurs qu'il s'est imaginé. Or, l'âme humaine est bien trop grande pour tenir dans un plan à deux dimensions : à trop vouloir s'entêter dans cette image, Harry devient frustré, incapable d'exprimer sa personnalité. Il se sent à sa place nulle part, et personne ne parvient à le comprendre, non pas parce que son intellect est sans commune mesure, mais parce qu'il ne se comprend pas lui-même.

Ensuite, le récit reprend et devient un voyage initiatique vers l'ouverture d'Harry à la vie, à la libération de sa propre vie intérieure. L'apparition du personnage d'Hermine, une femme rencontrée lors d'une nuit de solitude et qui ressemble à s'y méprendre à Hermann, offre à Harry une fenêtre sur son propre monde, symbolisée par son apprentissage de la danse. Hermine joue le rôle d'une maîtresse à penser et à vivre : son rôle est d'aider Hermann à se défausser de la cage dans laquelle il s'est emprisonné, lui et son loup des steppes, cela afin de parvenir à ses propres fins que je laisse à la découverte du lecteur. Le personnage d'Hermine agit comme un miroir aux réflexions d'Harry et interroge, elle aussi, la part de réalité du récit, car elle sait des choses que seul Harry est censé savoir.

Cependant, ces interrogations ne sont pas le Coeur du récit, et je trouve que cela fait sa force : libre au lecteur d'interpréter l'arrivée de ce personnage et les événements qui s'ensuivent comme ils le souhaitent. Cela ajoute de la richesse à l'oeuvre, ainsi qu'une vraie dimension d'appropriation personnelle que j'ai beaucoup appréciée.

Une fois Hermine apparue, le récit s'emballe et on comprend que la vie d'Harry accélère : il apprend à véritablement vivre, à s'écouter et à se délaisser des préjugés sur sa propre personne qui le condamnaient non seulement au malheur, mais plus généralement à une sous-optimisation de son potentiel ainsi qu'une sous-appréciation de la vie dans son ensemble. Peu à peu, les limites d'Harry se brisent, et il devient de plus en plus libre, éloigné des carcans qu'il s'était lui-même crées. A trop se prendre au sérieux, à trop vivre en lui-même, à trop vouloir scénariser sa vie intérieure, Harry avait sombré dans une vie bidimensionnelle morne et déprimante dont il était insatisfait. La suppression de ses propres carcans est à la fois un plaisir à lire et un récit enrichissant, interprétable de plein de façons différentes et foisonnant de détails. Je n'ai pas parlé, par exemple, des Immortels, ces figures presque divines ayant réussi à vivre en rupture avec leur temps et à changer le monde qui les entoure et qu'Harry respecte au plus haut point. Mozart, son compositeur préféré, en est un, et le livre intègre toute une dimension d'interprétation musicale symbolisant le voyage d'Harry vers une meilleure compréhension du monde. D'autres dimensions existent encore, et viennent apporter à ce livre une richesse rare et ô combien précieuse.


Le loup des steppes parvient à naviguer avec brio entre le récit exploratoire, interprétable de multiples façons, et le récit presque mythique, empreint de vérités humaines qu'on met en scène par le biais des Immortels et du personnage de Harry. C'est un livre particulièrement bien écrit, qui nécessite néanmoins d'accepter le caractère irréel et même irréaliste des événements.

Pere_Patrick
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le 1 août 2026

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Pere_Patrick

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