Le Royaume
6.9
Le Royaume

livre de Emmanuel Carrère (2014)

Cet ouvrage, Le Royaume, aura été le fil rouge de mon été. Il m’a accompagné chaque soir, dans un état semi-méditatif, sur les rives du sommeil. Pendant que je dévorais d’autres livres, plus courts et plus ordinaires, je savourais celui-ci, et avançant aux deux tiers puis aux quatre cinquièmes, je sentais grandir la crainte en moi de le terminer, déjà nostalgique de cette lecture synonyme de grandes vacances – oui j’ai la « chance » d’être enseignant. C’est le premier livre d’E. Carrère que je lis. J’aurais aimé commencer par sa biographie de P.K. Dick mais impossible pour le moment de mettre la main dessus. Alors, nous avons fait connaissance là, quelque part entre Paris et Damas, Corinthe et Rome, entre l’an 54 et l’an 2012 après J-C. Jésus-Christ dont il n’est pas tant question que de plusieurs de ses disciples -et un en particulier- et de ses évangélistes – et un en particulier.


Le Royaume, c’est l’histoire de Saint Paul, le rabbin déchu, l’ennemi de ces hérétiques de chrétiens, devenu par la grâce de sa conversion mystique, le plus inébranlable des chanteurs de la gloire du Christ. Ayant moins lu le Nouveau Testament que l’œuvre de Nietszche, j’avais encore l’image de Paul que ses pourfendeurs ont habilement construit : un personnage mièvre et ronflant qui réussit l’exploit de transformer le message punk d’intransigeance et d’amour sans retour du Fils de l’Homme en soupe commerciale prête à mettre au garde-à-vous et à anesthésier le cerveau de milliards d’humains lobotomisés par les bondieuseries, la peur du « qu’en dira-t-on ? » et la dévotion fausse et hypocrite par crainte des ténèbres – tout le tralala entretenu par l’anticléricalisme moderne depuis disons deux bons gros siècles.


Ce livre est une enquête théologico-historique tentant le pari d’essayer de comprendre encore moins Paul que celui grâce auquel il est devenu au fil des siècles le personnage principal de l’essor de la religion qui a remis les compteurs calendaires à zéro. Ce personnage est Saint Luc, l’évangéliste dont il est question de plus en plus précisément, et de plus en plus intensément au fil des pages. Luc le médecin macédonien et voyageur fasciné par les religions orientales. Le génie de Carrère ici est de tenter de démontrer par l’anachronisme volontaire quel genre de personne pouvait être Luc, osant la comparaison entre l’attrait pour la religion juive au 1er siècle dans un monde romain au polythéisme déclinant et l’attrait pour le bouddhisme au cours d’une fin de 20ème siècle dans le monde occidental au catholicisme agonisant.


Paul et Luc sont les héros (et parfois « anti-héros ») de cette saga incroyablement vivante malgré son incessant recours au texte sacré, ses innombrables références testamentaires et ses nombreuses spéculations exégétiques. Évidemment ça déplaira aux bouffeurs de curé, cela va sans l’écrire. Mais même sans être croyant, on peut se passionner pour cet insondable mystère : comment un prêcheur rural du premier siècle n’ayant jamais rien écrit et n’ayant eu qu’une dizaine de suiveurs durant les maigres trois années de son ministère a-t-il pu être à l’origine d’un culte qui deviendrait à sa suite la matrice principale de l’essor d’une large partie de l’humanité pour une (petite) vingtaine de siècles ?


Parce qu’il s’agit certes d’une religion avec ses dogmes et ses règles, certes, mais aussi (et parfois surtout, si on suit la thèse de l’auteur) d’un succès littéraire sans précédent. C’est ce succès littéraire, en particulier celui de Luc, le plus doué des évangélistes, que Carrère nous montre ici. C’est son don incroyable pour la prose testamentaire, sa formidable sagacité dans l’exercice de transcription de la parole et des actes du Christ et de son porte-voix Paul que l’auteur s’échine à nous témoigner.


Ce récit est également remarquable pour sa galerie de personnages secondaires, tous liés de très près ou de très loin à nos deux larrons, Luc et Paul. À commencer par l’auteur lui-même qui durant un bon premier quart du livre se met en scène de façon autobiographique pour narrer le parcours de sa conversion puis de son apostasie trois ans plus tard. Autour de lui, des personnages touchants, tels sa marraine, la mystique Jacqueline -qu’on regrette éminemment de ne pas avoir eu comme « marraine » nous aussi- ou son « cousin de lait » Hervé, confident, coreligionnaire, compagnon de route de plus de trente ans -un ami comme on aimerait également tous en avoir. Mais le personnage le plus loufoque de cette première partie est évidemment la nounou américaine en survêtement et en surpoids que Carrère embauche sur la foi du fait qu’elle a également été nounou des enfants de Philip K. Dick – ça ne s’invente pas. S’ensuit un épisode rocambolesque de la vie de l’écrivain français qui ne manque pas dès le début du livre puis tout au long de celui-ci de se référer à l’écrivain américain mort en 1982 à l’issue d’une période gnostique hallucinée de huit ans la croix de Jésus autour du cou qui fit perdre leur latin à ses fans qui l’avaient catalogué en hippie drogué trop cool.


Pour ce qui est de la partie du récit ayant pour cadre la moiteur de l’Empire romain du premier siècle de notre ère, la distribution est digne d’un blockbuster : le philosophe stoïcien « faites ce que je dis mais pas ce que je fais » Sénèque, les historiens Suétone, Tacite et bien sûr Flavius Josèphe, les empereurs tyrans Claude, Caligula et surtout Néron le pyromane, d’autres dirigeants et militaires plus ou moins cruels comme Vespasien, Titus ou Domitien (quel enfoiré celui-là), les intrigants célèbres comme la terrible Agrippine, la plus discrète Bérénice et son frère Agrippa le noceur, le poète Martial (on apprend beaucoup sur la vie quotidienne à Rome en 70 grâce à lui mine de rien), le polémiste Juvénal (que Carrère compare à un Philippe Muray de l’Antiquité, ce n’est pas rien), mais aussi bien sûr les apôtres, Simon, André, Jean, tous les Jean, dont le Baptiste, bien sûr, le mystérieux Jacques vrai-faux frère on ne sait plus à la fin, les autres évangélistes évidemment, avec un gros zoom sur Marc – dont on apprend qu’en réalité il s’appelait Jean-Marc (NDLR : MDR). Casting de rêve, non ? Vivement l’adaptation ciné !

klinsmark
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le 18 août 2025

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