Lu dans la superbe réédition des éditions Callidor, gardant la traduction de Baudelaire, titrant simplement Arthur Gordon Pym.
Arthur Gordon Pym est un jeune homme à l'imagination exaltée, rêvant d'aventures maritimes. Ses lectures et les récits exagérés de son ami Auguste, toutefois, le prédisposent à trouver romantique les errances et les catastrophes. Or le lecteur sait bien qu'il faut se garder de trop souhaiter quelque chose, sans quoi... on pourrait l'obtenir.
Alors qu'il embarque clandestinement sur le Grampus, avec l'aide de son ami, le voyage dégénère bien vite. Cela commence par une mutinerie.
Le roman d'Edgar Allan Poe est une progression dans l'horreur. Celle-ci est d'abord celle des hommes. Puis cela devient celle de la nature, avant que le surnaturel ne s'installe progressivement.
On sait combien résonne le nom de Poe dans l'inconscient collectif. Il est l'un des maîtres de l'horreur, et souvent celle-ci n'est que trop humaine. Ces aventures sont citées dans l'oeuvre de Lovecraft Les montagnes hallucinées, que l'on pourrait presque considérer comme un prolongement d'Arthur Gordon Pym (prolongement qui fut apparemment donné par Jules Verne dans son roman Le sphinx des glaces). Outre l'allusion textuelle, on peut extraire du livre de Lovecraft le cri des Shoggoths, Tekeli-li, directement repris des Aventures d'Arthur Gordon Pym.
Poe entremêle ici plusieurs degrés de fiction, pour donner une apparence de véracité à son récit : ainsi les aventures sont relatées d'après souvenirs par Arthur Gordon Pym, mais celui-ci rencontre Poe et le charge de raconter son histoire. Poe commente parfois lui-même l'histoire, comme pour douter de la précision du matériau. Et dans une postface, Poe ajoute une couche avec une glose supposée sur l'exactitude des faits rapportés. Pour ancrer un peu plus son livre dans la réalité, Poe entrelace son récit de nombreux passages techniques, et même de citations (ce qui d'ailleurs peut gêner le lecteur moderne, plus habitué à un rythme lisse).
On peut noter dans Arthur Gordon Pym le thème récurrent de l'enfermement, un thème qu'on sait cher à l'auteur.
Enfin, lorsque l'on arrive sur ce continent fantasmé de l'Antarctique, il convient de signaler la minutie avec laquelle Poe agence ses éléments. Prenons un exemple simple : Too-Wit, le chef des sauvages, s'aperçoit dans une glace et fait montre de la plus grande terreur. Comment croire qu'un simple reflet puisse provoquer une telle réaction? Le phénomène devrait être connu, ne serait-ce que par la réfraction de la glace ou par les cours d'eau. Sauf que, lorsque nos marins s'aventurent dans l'île, ils s'aperçoivent que l'eau n'est pas transparente : elle est faite de couches de couleurs qui ne se mélangent pas!
C'est d'ailleurs un premier élément qui deviendra de plus en plus présent dans la dernière partie : l'absence du blanc, et la manière dont celui-ci est associé avec quelque chose de terrifiant, mais d'innommé. Ainsi les sauvages ont, comme il se doit, la peau noire, mais leurs dents aussi sont noires! Et l'île repose sur une sorte de marne noire, sans la moindre trace de glace, d'ailleurs les marins notent qu'inexplicablement, la mer se réchauffe!
Il y a là un mystère, dont on aura un aperçu, mais qui restera malgré tout entier. On peut trouver la fin frustrante, mais le lecteur de fantasy sait que bien souvent, c'est la révélation du mystère qui déçoit : "tiens, ce n'était donc que cela?" L'habileté peut d'ailleurs parfois naître de l'acceptation totale de la trivialité de la vérité, par rapport au mystère initial (c'est ce qui fait la grande réussite de Des milliards de tapis de cheveux, par exemple). Poe, en refusant d'apporter son éclairage, lui garde toute sa force.
Inspiration majeure pour Lovecraft, récit fantastique et horrifique, à la noirceur totale, noirceur qui est loin d'épargner nos personnages, Les aventures d'Arthur Gordon Pym s'impose comme un texte fondateur. Le soin apporté aux différents éléments articulant le récit, le vertige lié au mélange entre fiction et réalité, la langue elle-même (et la traduction de Baudelaire n'en gâche rien), tout concourt à faire de ce roman D'Edgar Allan Poe un classique du genre.
Si le lecteur peut être rebuté par certains partis pris, ceux-ci ne sont jamais que le résultat d'un auteur qui est allé jusqu'au bout de son dispositif.