La première fois que j’ai fini les Fleurs du Mal, je me suis dit « C’était donc ça ? » La deuxième : « Ce n’était donc que ça ? » La troisième et la quatrième : « C’est ça ! » Sauf accident, il y aura une cinquième fois, une sixième, etc. et je ne serai pas déçu. Qu’importe l’âge. (Lors de mes deux dernières lectures, séparées de presque deux ans et dans deux éditions différentes, j’ai coché les vers qui, pour une raison ou une autre, me marquaient. Dans les trois quarts des cas, ces vers ont été les mêmes. Je vieillis ?) Et je mépriserai a priori avant de lui parler n’importe quel type qui m’aura dit qu’il n’aime pas les Fleurs du Mal. (Celui qui leur préfère le Spleen de Paris, c’est autre chose.)
Bien sûr, lire les Épaves et, plus encore, les pièces propres à la troisième édition (posthume) donne une idée de la poésie de Baudelaire en taisant ce que les Fleurs du Mal doivent à leur structure, et permet de comprendre la différence entre un stock de poésies et un recueil – la même, en gros, qu’entre un puzzle dans sa boîte et le tableau qu’il reproduit. Mais ces fleurs-là, vous pouvez les lire d’un bloc ou poème par poème, en deux ans ou en une journée, au premier café du jour ou avant la dernière bière – elles restent les mêmes. Si même le prof de français le plus incompétent du collège le moins perméable à la culture peut espérer réussir, malgré tout, à faire aimer ce recueil à un seul de ses élèves, c’est qu’il y a une raison.
J’ai longtemps cherché d’où ça venait. Et puis voilà : « Je pense aux matelots oubliés dans une île, / Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor ! » (C’est dans « Le Cygne », qui serait à citer tout entier.) Voilà : les Fleurs du Mal, c’est l’Universel. Et Baudelaire, le cousin admiré par celui qu’on a méprisé parce qu’il lisait des livres, le petit frère bâtard de celui que ses parents ont toujours préféré, ou le petit frère de droite extraction que vos parents ont toujours préféré, le voisin chez qui les flics ont débarqué un matin sans que vous y compreniez quoi que ce soit, le camarade qui vous a fait découvrir la drogue, l’ami sans prétention qui vous a appris par l’exemple qu’il y avait des mots pour tout quand on sait les choisir… – et tant qu’on sait lire… Mais Baudelaire n’est le fils de personne, sinon (des mères surinvesties et) de toute la tradition poétique du XVIe siècle (voire de l’Antiquité si on parle de poésie latine) jusqu’à lui-même.
Qu’il le sût ou non, Baudelaire a probablement raison : il faut probablement toute une vie pour produire un seul recueil de vers remarquable. Flaubert n’a pas tort non plus, quand il écrit à leur auteur que dans les Fleurs du Mal « La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer » (lettre du 13 juillet 1857, à relire aussi, tiens, comme est à (re)lire toute la correspondance de Flaubert). Qui s’est un jour essayé à faire tenir le maximum d’idées dans un minimum de mots – et je crois que, depuis Baudelaire précisément, cela n’a jamais cessé d’être une ambition incontournable de l’écriture poétique – comprendra en quoi les Fleurs du Mal sont une réussite. Je reste persuadé qu’un apprenti versificateur, à ses premières tentatives poétiques, prend inconsciemment Baudelaire pour modèle, de même qu’un apprenti prosateur fait du Flaubert quand il s’essaie au roman.
C’est toujours délicat d’écrire une critique à propos d’œuvres maintes fois étudiées et réétudiées, sous tous les aspects – et dans le cas de celles de Baudelaire, jamais passées de mode depuis soixante-dix bonnes années. Évidemment, c’est le signe de leur richesse. Cependant, il y a peut-être encore dans la poésie baudelairienne des points auxquels on n’accorde pas assez d’importance, parce qu’ils restent dans l’ombre d’autres aspects que la tradition critique, universitaire et surtout scolaire, met plus volontiers en lumière. Ainsi, dans un projet de préface des Fleurs du Mal, l’idée « que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue comme les langues latine et anglaise ».
Je pense qu’on pourrait écrire un volume entier sur cette prosodie-là, saturé de technique (ponctuation, phonologie, etc.) et où il serait question de tonalités, de longues et de brèves, de parisyllabiques et d’imparisyllabiques, un traité si complexe qu’en comparaison, les règles de Donjons & Dragons ressembleraient à celles du jeu de l’oie. Ces règles de prosodie impossibles à suivre, sans lesquelles un poème n’aura jamais ni dynamisme ni chaleur, qui ne sont peut-être même pas des règles et qu’on pourrait aussi appeler sens de la poésie, je suis persuadé que Baudelaire (et quelques autres : le Pierre Louÿs du « Pervigilium mortis », Verlaine, Rimbaud ou Laforgue dans leurs bons jours…), sinon les connaissait, du moins les applique perpétuellement dans les Fleurs du Mal. Je ne m’explique pas, sans cela, que pas un seul poème du recueil soit mauvais.