Les nazis d'hier ne sont pas ceux qu'ils croient

Les libéraux pensent plus à la liberté du renard libre dans le poulailler libre (…) qu’aux libertés publiques


Certains critiquent les biais inhérents à l’exercice de Chapoutot, qui se concentre sur des éléments précis de l’Allemagne des années 1930 (les actions irresponsables du gouvernement pour rester au pouvoir qui ont ouvert la porte aux nazis) pour faire des parallèles évidents avec le présent. Mais comme il le dit lui-même dans sa conclusion, la dernière pierre à l’édifice qui est le seul endroit où il fait explicitement de tels rapprochements, l’objectivité est impossible en histoire, voire complètement vaine. L’intérêt ici est de permettre des parallèles non pas sur les époques, qui ont toutes leurs codes propres, mais surtout sur les comportements des hommes (d’autant plus qu’ils sont extrêmement fournis en témoignages, écrits et analyses) pour comprendre certains fonctionnements et surtout certaines grandes hypocrisies et manipulations de l’histoire qui se répètent. Quand on voit le décalage entre l’image dressée dans les manuels scolaires de la montée des nazis et les faits qui sont présentés dans ce livre, on se dit que dans tous les cas, il est nécessaire de multiplier les points de vue sur cette partie de l’histoire qui semble fortement agencée à leur convenance par le pouvoir en place et les libéraux - sans surprise particulièrement irrités par ce livre du dangereux hérétique Chapoutot (tiens donc). J’irais même jusqu’à dire que le style de l’auteur et ce côté ouvertement biaisé font de ce livre une thèse interventionniste charmante plus qu’un « livre d’histoire », et c’est ça qui le rend passionnant : il n’essaye pas de faire de la présentation de faits à outrance en prenant un sujet connu (le bouquin ne parle au final que très peu de l’horreur nazie elle-même), mais invite plutôt le lecteur à se questionner sur son rapport à l’histoire, sa réécriture et à remettre en question certains liens de causalité parfois erronés. Au lieu de prendre un sujet déjà tordu dans tous les sens, il y apporte un regard nouveau ; ça me fait penser à The Zone of Interest dans cette catégorie d’oeuvres qui réfutent les angles déjà adoptés 1000 fois auparavant. Le travail de documentation pour apporter cette lumière nouvelle est absolument phénoménal ici, en plus d’être réalisé par un spécialiste de ce pan de l’histoire de base, et les éléments mis à disposition du lecteur suffisent au moins à fustiger les acteurs en question et les manigances des années 20 et 30 en Allemagne, et à remettre en question les effets de causalité souvent mis en avant concernant la montée du nazisme, indépendamment de toute considération idéologique et des conclusions plus larges qu’on peut émettre ensuite sur le libéralisme et la politique.


Et puis la structure du livre est franchement intéressante. L’introduction, qui utilise un fait divers en le tordant pour amener cette notion d’irresponsabilité, présenter ces figures de leaders politiques gravées à jamais dans l’histoire pour avoir laissé leur ego et leur avidité ouvrir la porte à l’horreur, est surprenante et pose déjà un ton original, plein de cynisme et de petites piques placées intelligemment. Mais Chapoutot ne se réduit pas à un pamphlet puéril, il documente énormément ses propos tout en nuançant les portraits des divers politiciens allemands (même les plus atroces ont leurs louanges sur certains traits). En adoptant une sorte de mélange entre des postures thématique et chronologique, il met en avant des éléments historiques, politiques mais aussi intimes qui ont contribué à amener les nazis au pouvoir. Le travail de recherche est extrêmement sérieux et complet, mais l’auteur se permet des traits d’esprit et du sarcasme qui retranscrivent un certain mépris qu’il est impossible de cacher. J’aime bien que cette agressivité soit très ponctuelle mais assumée, souvent libérée à la fin des chapitres. On sent que chaque point abordé est tellement choquant et invraisemblable d’égoïsme et de magouilles qu’une fois la partie documentaire et analytique bien ficelée, il se permet une petite conclusion plus personnelle et ironique. On retrouve aussi beaucoup d'ironie en se mettant à la place des personnages historiques (« Hitler n’était qu’un amateur, flanqué d’une cohorte de poseurs, de gueulards et d’incompétents », dit à la place de Papen par exemple), ce qui permet de prendre conscience que toutes ces élites sincèrement intelligentes et puissantes restent des hommes aveuglés par leur ego surdimensionné et leur prétention.

Les citations sont par ailleurs parfaitement utilisées, elles ne viennent jamais comme arguments d’autorité posés sans profondeur mais plutôt comme une grande quantité de petits extraits qui viennent renforcer la structure du propos et ce qui est en train d’être dit. Que ce soit des témoignages, des extraits de discours, et surtout plein de petits éléments d’écrits des différentes figures politiques, montrant systématiquement l’ampleur des magouilles et du mépris qu’ils ont les uns pour les autres, revenant à cette notion de batailles d’ego dans des sphères qui demandent normalement à se préoccuper des masses. Cette capacité à utiliser les archives de façon fluide combinée à la plume de Chapoutot qui est très personnelle et originale pour ce type d’exercice donne à l’ensemble un caractère franchement unique, la forme étant donc aussi intéressante et travaillée que le fond.


J’ai évidemment un biais dans l’appréciation du bouquin puisqu’il va dans le sens de mes opinions politiques ; je ne le trouve pas exempt de tous reproches non plus, étant parfois un peu brouillon dans les temporalités suite à l’accumulation de dates et la structure éclatée du propos. Mais au-delà des conclusions qu’on peut tirer de l’exercice, c’est le style-même de ce dernier que je trouve vraiment intrigant, avec cet énorme travail de documentation couplé à ce ton étonnamment piquant et relâché pour un historien, cette immixtion dans les sphères politiques de l’époque et cet intérêt porté aux egos, aux individus et aux élites qui donnent un regard inhabituel sur la montée du nazisme. Le titre, Les irresponsables, résume plutôt bien le positionnement et l'habileté du livre, qui ne cherche pas à pointer du doigt les évidences du nazisme et à faire une synthèse de l’époque mais plutôt à critiquer comment les grands évènements historiques tragiques peuvent avant tout venir de choix irresponsables liés à des failles individuelles et humaines. Notion qu’on retrouve souvent dans les romans politiques et les grands récits du genre : les grandes périodes de l’histoire ne peuvent pas être résumées à des grandes causes, elles sont aussi le fruit d’éléments bien plus intimes et égoïstes.

Saiko16
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