Si j'ai été fortement conquis par le fond de cette pièce, portrait complexe et bourré d'empathie des rebelles et exploration des limites (à la violence, à l'amour, à l'individu), je dois dire que le style reste relativement classique.
Camus choisit délibérément la sobriété, avec des phrases courtes et des échanges incessants, pour épouser l'immédiateté des décisions à prendre et les conflits moraux entre les différents personnages. Mais forcément, cela manque de substance théâtrale, de texture, on se retrouve avec une tragédie relativement classique dans sa structure et sa forme qui sert de prétexte à un récit psychologique. Certes, ce dernier est franchement intéressant, mais utiliser une fiction comme moyen pour philosopher n'empêche pas d'être un choc esthétique en même temps, Camus l'a lui-même prouvé dans L'Exil et le Royaume. Voilà pourquoi je ne mets que ce 7, alors que j'ai adoré la lecture.
Parce que oui, au-delà de cet aspect, la pièce se dévore avec passion, parce que Camus sait toucher là où ça fait mal, être proche du réel, ne tomber dans aucun manichéisme, et créer des oppositions et des dilemmes profonds et crédibles. Autant concernant la manière de faire résistance (où place-t-on la limite à la violence, quel lien entre moyens et image d'une cause ?), que dans la confusion entre l'individu et l'idée à laquelle il se donne, et donc l'impossibilité de l'amour et d'une vie normale une fois plongé dans une certaine conscience dévorante. Même si, je le pense, la pièce manque de radicalité dans la forme, son fond est très riche et l'auteur a un vrai sens du timing, sortant des phrases poignantes aux bons moments pour à la fois immerger dans l'action et faire écho aux questions qu'il veut soulever.
Pas la pièce qui me restera le plus en tête par son style, mais un petit coup de coeur tout de même par le fond et les nuances de la réflexion apportée.