Alors non, le livre n’est pas PARFAIT. On peut s’agacer par exemple de l’obsession d’Hugo pour les grands hommes (Napoléon, César, même si les éloges sont tempérés par le Hugo de 61, moins enthousiaste que le royaliste qu’il a pu être dans les années 20), de ses petites compromissions politiques (le chapitre sur Louis Philippe est clairement le plus pénible à lire du roman), de ses développements un peu trop méticuleux sur Waterloo ou sur les égoûts, ou encore de son obsession très «Lamartine / Vigny / n’importe quel romantique compatible » pour le féminin sacré. Mais tout ça est largement excusable quand on a sous les yeux l’essence même du romanesque. 

Quand je me suis attaqué au pavé, dont j’avais déjà lu de nombreux extraits, vu enfant les adaptations en téléfilm, et ayant déjà lu d’autres œuvres du bonhomme, je m’attendais aux grands développements épiques (la barricade de la Chanvrerie met une pilule aux Champs de Pelennor), aux descriptions édifiantes (il y en a tellement… le passage de la Cadène, le couvent du Petit Picpus comparé à un tombeau, la masure Gorbeau et l’antre diabolique des « Jondrette »…), à des bons sentiments (on y reviendra), aux antithèses et aux énumérations virtuoses du maître (ah ça, y a de quoi faire!), à plein de choses, mais pas spécialement à un tel soin apporté à la construction romanesque.

C’est le premier élément qui m’a marqué, et je pense que c’est une composante importante de son immense succès. Toujours en prenant le lecteur par la main, sans trop le brusquer (d’où l’immense succès populaire du livre), Victor Hugo joue avec les codes pour créer une intensité dramatique qui fonctionne à merveille. Un soin immense est mis à l’introduction des personnages clefs : Thénardier qui est d’abord une voix puis une peinture criarde, et enfin une silhouette sombre sur un champ de bataille ; la description en point de vue externe de Jean Valjean lors de son arrivée à Digne ; la description inaugurale de Javert, « le bon dans le mauvais », qui contient sa propre mort, on le devine, quand il sera touché par l’humanité. Certains personnages vont et viennent dans le roman, certains en disparaissent à jamais, et parfois ont leur trajectoire propre, composant quasiment un roman dans le roman. Hugo joue constamment avec les points de vue, entre chapitres, mais parfois même d’une scène à l’autre, comme quand M. Madeleine disparaît soudainement dans le tribunal d’Arras. Cela crée un effet vertigineux de roman infini, kaléidoscope dans lequel on aurait tôt fait de se perdre. Il est dit de Marius d’ailleurs, quand il est dans la barricade qu’il « assistait à son propre drame, comme à une pièce qu’on ne comprend pas ». C’est le symptôme d’une roman qui déborde, dans lequel toutes les péripéties individuelles parviennent pourtant à rejoindre la grande Histoire.

En effet la trame est suffisamment resserrée, les effets d’annonce et d’échos sont tels qu’ils nous donnent l’illusion de maîtriser un peu tout cela, de se raccrocher à une structure. Les redondances thématiques, leurs répétitions en gradation (jean Valjean qui sombre pour émerger par exemple) parviennent à unifier et à équilibrer cet édifice conçu de tout bois, a l’image de la fameuse barricade.

Ensuite, les « bons sentiments ». Hugo étant récupéré à tort et à travers par tout le monde, on a l’impression que les Misérables c’est du consensuel, du tiédasse, et je suppose que le film qui va sortir cette année sera de cet acabit. Et bien dans ce cas, trouvez moi un académicien aujourd’hui qui verrait de la poésie dans le langage des quartiers populaires (je parle pas de s’astiquer sur Oxmo Puccino hein). Trouvez moi un Jean d’Ormesson qui écrirait une partie comme « l’Argot ». Trouvez moi un auteur social libéral affirmant qu’il faut abolir le système carcéral, quelqu’un qui écrirait la Cadène, qui raconterait que quand la prison prend conscience de l’humanité elle finit simplement par mourir (Javert). Quand VH nous décrit comment l’ombre pénètre en Jean Valjean quand il est au bagne, comment Dieu s’éteint en lui, je ne peux m’empêcher de penser à Ademo dans Jusqu’au dernier gramme : « chez moi on dit qu’au fond du trou jette un homme, il ressort avec une arme ».

Alors oui, son féminisme est daté, il est axé sur une sacralisation absolue de la femme, mais pour l’époque c’est un sacré coup de pied dans la fourmillère ! L’ordre qui donne raison au bourgeois face à la prostituée (Fantine), la société qui empêche les femmes d’exister (Cosette appartient à Jean Valjean puis à Marius, mais ne s’appartient jamais à elle même, et cela est clairement dénoncé), et qui parfois n’ont que le couvent, le tombeau donc, comme seul repli pour se protéger de la violence patriarcale. Le destin d’Eponine ne fait que souligner comment les femmes, avec les enfants bien sûr, sont les premières misérables.

Le roman n’a de cesse également de fustiger le capitalisme de cette société pré industrielle, et l’absence totale de régulation qui ne fait qu’accroître les inégalités (et non, la philanthropie de M. Madeleine ne suffit pas…). Les capitaux s’accumulent en écrasant sous leur poids les démunis qui n’ont aucun échappatoire à leur misère. Ce n’est pas pour rien qu’Hugo a été taxé de « socialisme » à la sortie du roman, tant il s’évertue à montrer comment l’argent mine les rapports sociaux. D’ailleurs, à ceux qui accuseraient Hugo d’idéalisme, de vouloir changer le monde par les idées, voilà sa pensée exprimée par Enjolras avant de mourir :  « Dompter la matière, c’est le premier pas ; réaliser l’idéal, c’est le second ». Ce sont bien les conditions matérielles d’existence auxquelles il faut s’attaquer si l’on veut éradiquer la misère. C’est également le sens de la fin du chapitre incroyable sur les bas fonds (Patron Minette), et de l’allégorie de la Mine : « éclairez la société par en dessous ». 

Pour en terminer sur l’engagement d’Hugo, il faut souligner le point essentiel du livre : on ne peut se réaliser individuellement qu’en acceptant que dans soi, il y a aussi l’autre. Plus que de l’humanisme béni oui oui, l’entreprise est montrée sous un jour ô combien déchirant avec les dilemmes successifs de Jean Valjean, qui sont de véritables épreuves et dont il ne sort jamais indemne (le Petit Gervais, la tempête sous un crâne, le buvard, et bien sûr la conclusion sublime devant les vêtements de Cosette).

C’est en ce sens que les personnages ne sont pas des archétypes du bien ou du mal : Marius rejette Jean Valjean quand il apprend son statut social, aveuglé par les préjugés de la société, et l’abominable Thenardier porte une critique tout à fait pertinente de la société qui le relègue au rang de misérable dans la masure Gorbeau. Mais dans cette société la, justement, tout le monde ne peut être un Christ de la misère et avoir la force morale d’un héros de roman.


Mais tout ça ne suffit pas pour faire un succès populaire. Le fait est que dans ce roman, il y a tous les romans : de l’eau de rose, du roman noir (il y a du Vidocq dans Patron Minette, dans la figure terrifiante de Claquesous, dans l’évasion de la prison), de l’épique, du conte philosophique, de la comédie, de l’historique, du biblique. Il y a tout Paris à l’intérieur, son centre, ses faubourgs, ses barrières, il y a aussi la ruralité (le livre sur Myriel). 

Et puis il y a les moments de bravoure, ceux qui vous coupent le souffle ou vous donnent la larme, ou les deux : Myriel devant l’échafaud, Jean Valjean et le Petit Gervais, le seau de Cosette, la cadène, Gavroche avec ses 2 petits frères dans l’éléphant de la Bastille, la barricade (et la mort du gamin bien sûr, mais aussi celle, « sous côtée », de Mabeuf), le fontis dans les égouts, la mort de Javert, l’amour enfin déclaré du grand père royaliste pour son petit fils républicain, l’agonie de Jean Valjean…


Et voilà, mon compte rendu est trop long, mal structuré, mais comme je l’ai dit, le roman déborde, et il m’a submergé. 

Je ne peux, évidemment, que recommander sa lecture parce que, pour reprendre l’affirmation de l’éditeur d’Hugo, « il rend meilleur ».  

Gooule
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le 17 août 2026

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