Longtemps perçue comme la plus ancienne tragédie d'Eschyle, il faudra attendre la découverte d'un papyrus égyptien, en 1952, mentionnant le concours de Sophocle, pour que Les Suppliantes soient placées entre 466 et 463, soit au moins quatre ans après Les Perses et un an après Les Sept contre Thèbes. Si la tragédie dont il est question ici fut longtemps considérée comme antérieur à ces autres écrits, selon les spécialistes, c'était principalement car il n'y avait pas de prologue dialogué dans celle-ci. Aujourd'hui, il est admis qu'il s'agit d'une intention délibérée de la part de l'auteur : le chant collectif permettant d'insister sur l'importance du groupe et sur l'urgence de la situation.
En effet, dans Les Suppliantes, les 50 fils de ce gros queutard qu'est Égyptos veulent se marier avec les 50 filles de cet aussi gros queutard qu'est Danaos. Ce dernier aimait forniquer, moralité : ses filles se feront fort niquer… ou pas. Car il s'agit de l'enjeu de la pièce : ces dernières ne souhaitant pas être marié (de force, cela va sans dire) à ses vils gredins.
Plus sérieusement, Les Suppliantes fuyant des hommes réputés violents, ce sera l'occasion pour Eschyle de mettre en avant, et ce pour la première fois, du moins pour les contemporains que nous sommes, un conflit d'ordre juridique. En effet, face au droit patriarcal et successoral que brandissent les égyptiens, le roi d'Argos, Pélasge, y oppose la bienveillance et la volonté du peuple, consulte ce dernier avant d'agir (on pourrait croire que démocratie et royauté sont contradictoires, mais Rousseau m'indique dans l'oreillette qu'il n'est pas d'accord), et ce dernier se range massivement derrière les Danaïdes, prêt à rentrer en guerre afin de leur venir en aide. Sans trop de surprise, Les Suppliantes est donc l'occasion pour Eschyle d'opposer une nouvelle fois le modèle qu'est la démocratie athénienne, exaltant le nationalisme de ces derniers par la même occasion, avec un Pélasge qui, a bien des égards, a du Périclès en lui, face à l'absolutisme oriental archaïque des égyptiens.
Plus surprenant, certaines phrases résonnent comme étant curieusement féministe, du moins pour un texte de cette époque. Certes, ce sont les hommes qui ont le pouvoir ici, mais on y voit aussi des femmes qui s'opposent fermement à leurs « ravisseurs ». En tous cas, on ne peut que souligner une nette évolution par rapport aux Sept contre Thèbes.
Tragédie grecque oblige, Les Suppliantes prend place dans une tétralogie composée de trois tragédies puis d'un drame satyrique. Sans trop de surprise, ceci n'étant pas ni la première ni la dernière fois, la pièce dont il est question ici est la seule des quatre qui nous soit parvenue. En l'occurrence, Les Suppliantes étant l'œuvre qui ouvrait la tétralogie : les suites nous auraient fort probablement narrées le pacte avec les Égyptiades, l'assassinat des maris, à l'exception de Lyncée, qui serait probablement revenu venger ses frères, en exterminant toutes les filles de Danaos sauf celle qui lui avait sauvé la vie.
Malheureusement, l'absence de suite se fait cruellement ressentir ici. Là où pour les deux premières tragédies retrouvées d'Eschyle, tétralogie ou non, tout se tenait en un seul bloc, avec un début, un milieu et une fin, ici, on nous annonce une suite plus qu'autre chose, ce qui ne fait que renforcer la frustration qu'on peut avoir vis-à-vis de l'œuvre, lui ôtant une bonne partie de son côté tragique par la même occasion.
Comme souvent dans la Grèce antique, un mythe pouvait être soumis à de nombreuses réinterprétations. Comprenez par là qu'il est plus compliqué que jamais pour les contemporains que nous sommes de comprendre où voulait en venir le dramaturge d'Éleusis. En effet, les Danaïdes qui nous sont présentées ont peu à voir avec celles que nous connaissons pour verser ad vitam æternam de l'eau dans des jarres… en fait, sachez que je vous ai menti tout à l'heure en indiquant que Danaos avait, lui aussi, 50 enfants, ceci n'étant jamais mentionné dans la pièce : en l'occurrence, il faudrait plutôt tabler sur une douzaine de filles (ce qui veut dire que les 50 fils d'Égyptos les se seraient partagées entre eux, rendant le mythe encore plus dégueulasse qu'il ne l'est déjà). Plus sérieusement, cette division du nombre de Danaïdes par 4 était dû à l'habitude d'employer une douzaine de choreutes (soit le même nombre de dieux qui étaient fixés à l'Assemblée de l'Olympe, pour l'anecdote, je ne sais pas pourquoi je place ça ici, mais j'avais envie). Enfin, autre élément qui fait s'écarter les Danaïdes de la tragédie de celles de la légende tardive que l'on connait : celles d'Eschyle furent souvent comparées aux Amazones, ne serait-ce que pour le fait qu'il s'agisse ici aussi de vierges guerrières.
À noter que Les Suppliantes met aussi sur le devant de la scène un personnage généralement oublié de la mythologie, à savoir Iô : une prêtresse d'Héra que Zeus transforma en génisse blanche afin de la soustraire à la jalousie de sa femme. Confié par Héra à Argos, un géant aux cent yeux, Zeus envoya par la suite Hermès tuer Argos ce qui provoqua la fureur d'Héra (une habitude me direz-vous), répliquant par l'envoi d'un taon tourmentant Iô. Cette dernière errera alors jusqu'en Égypte où elle retrouvera forme humaine et donnera naissance à Épaphos, ancêtre des Danaïdes.
Ayant lu les tragédies d'Eschyle dans l'ordre de leur parution, je ne vous cache pas que Les Suppliantes est la moins bonne des trois que j'ai lu jusqu'à présent. Comme dit plus haut, l'absence des autres parties se fait ressentir plus que pour Les Perses ou Les Sept contre Thèbes, le côté tragique de l'œuvre étant justement trop peu présent, y compris l'action (on venait de se quitter sur un combat fraternel quand même !). Reste que des thèmes sont abordés pour la première fois ici, le droit d'asile principalement, mais aussi la souveraineté populaire et le rôle que l'on veut donner à la justice. Des thèmes qui font même parfois écho à des événements contemporains, tel que l'accueil des réfugiés, ce qui fait que ladite œuvre est loin d'être devenue obsolète.
Quoi qu'il en soit, malgré des qualités certaines, je ne vois pas ce qui pourrait vous pousser à découvrir Eschyle avec cette œuvre tant elle ne me semble pas être la plus pertinente pour découvrir l'auteur.