Paru en l’an 2000 et adapté au cinéma, le premier roman du Croate Ante Tomic Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ? était une pépite d’humour burlesque et satirique qui pourfendait allégrement le patriarcat et le conservatisme en Croatie. Devaient suivre plusieurs ouvrages de la même eau, non traduits en Français, jusqu’à Miracle à la Combe aux Aspics, une autre franchement irrévérencieuse pantalonnade, de celles qui, avec son activité de journaliste satirique, ont valu à l’auteur plusieurs agressions violentes et les remontrances du ministre de la Culture, dans un pays où libre expression rime encore dangereusement avec pression politique.
Nous voici donc de retour près de Smiljevo, une bourgade imaginaire de l’arrière-pays dalmate. En cette région de montagnes reculées, une famille accrochée à son hameau abandonné s’obstine à y mener une existence d’un autre siècle, autarcique et rebelle. Plus que jamais rendus à un état de quasi sauvagerie depuis la mort de la mère qui leur servait rageusement de bête de somme – « Comme si elle en avait fait vœu à la Sainte Vierge, Zora se tut jusqu’à son dernier soupir, où elle jeta un tendre et ultime regard à son époux et murmura : Tu es une merde » –, Jozo Aspic, le père, et ses quatre fils adultes, Krešimir, Branimir, Zvonimir et Domago, repoussent à coups de fusil toute intrusion de la civilisation et de ses autorités dans la vallée qui abrite leur taudis. Mais une remarque, prudemment glissée par le curé sur l’utilité d’une femme pour le confort domestique, fait germer un projet incongru dans l’esprit du fils aîné. Il s’agit de retrouver, quelque part dans la grande ville de Split, certaine serveuse dont les bonnes dispositions, quelque quinze ans plus tôt, pourraient laisser augurer une possible « ouverture »...
S’ensuit une cascade d’aventures grand-guignolesques, les Aspics débarquant, dans leur course à la belle, sur les plates-bandes du chef de la police. Scènes rocambolesques et répliques truculentes s’enchaînent, opposant la détermination bornée de ploucs mal dégrossis mais armés jusqu’aux dents à celle, tout aussi dépourvue de nuances, d’autorités aux méthodes coercitives. Au tempérament vite échauffé de cette bande de rustres répond l’aplomb de femmes habituées à faire face à tout sans se plaindre. Et, la belligérance serbo-croate parsemant de ses stigmates tout le récit, c’est aussi bien la farce légère que la parodie noire et féroce des conflits internes couvant toujours sous la cendre balkanique que l’on peut choisir de voir dans ce nœud de vipères… aspics.
D’un humour peut-être moins irrésistible que le très cocasse premier roman de l’auteur, cette nouvelle comédie déjantée prend elle aussi tout son sel à travers sa satire très décalée de la société croate et de ses antagonismes. A lire, comme toute caricature, avec le recul nécessaire.
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