Mes notes :
Le mystère avec Céline c'est que cohabitent chez un même mec une telle dégueulasserie haineuse et une telle tendresse, une sensibilité si forte, presque de l'amour en fin de compte, et c'est quelque chose qu'on dit trop peu de lui. Céline est toujours résumé à : ses ignobleries antisémites d'une part, son style de l'autre. Dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit il n'a pas encore cédé au racisme. Ça jaillit vaguement dans deux-trois mots, si on insiste un peu à regarder, mais ce n'est jamais constitué, ce n'est pas un élément du récit. C'est que Céline prend encore le soin d'être universel dans sa haine. Et grâce à ça elle est encore digeste. Céline vomit tout, tout le monde, tout le temps, et le monde lui-même vomit ses personnages, il les comble de misère, leur étale continuellement toute sa merde.
Dans Mort à crédit Ferdinand n'est jamais fidèle à la haine qu'il espère vouer aux personnages. Courtial des Pereires est d'abord présenté comme un salopard vicieux et Ferdinand l'apprécie pourtant, comme il apprécie sa pauvre femme malmenée par son mari exubérant et égoïste. Céline sauve tous ses personnages, chacun accablé du poids terrible de sa condition humaine, et plus encore de sa condition sociale. Il n'absout pas ses personnages mais il en fait les produits de leur époque, des produits certes excentriques, certes antipathiques, parfois détestables, souvent crasseux, perfides, inaptes. Mais toujours sauvés par un élan de sympathie que leur condition inspire à Céline : même ses parents ne sont pas complètement connards. Ils mènent une vie affreuse et leur cruauté envers Ferdinand répond de cet enfer-là, c'est une riposte, injuste, violente, malsaine, mais une riposte. Et Ferdinand n'est pas bien différent de ces personnages-là, il n'est pas aussi coupable que ce qu'on veut bien lui asséner en boucle, et il aura l'occasion de le démontrer chez des Pereires où c'est lui qui incarne le sérieux et tempère les obsessions frivoles de l'inventeur, et au Meanwell College où il est le tout dernier à se soucier de Jonkind. Il y a donc ces éclaircies subtiles qui jalonnent tout le livre, ces courts moments d'amour, le soin sans borne que lui offre l'oncle Édouard et qui offre au livre cette étrange interruption - je dis interruption parce qu'il n'y a pas de conclusion, sinon cette sobre formule de Ferdinand.
C'est peut-être une volonté de Céline. C'est peut-être aussi le résultat du travail chaotique d'édition auquel il a dû consentir, après avoir écrit je crois le triple des 600 pages auxquelles se limite le roman, qui aurait pu prendre une forme plus chaotique encore s'il n'avait été tronqué. Il y a sûrement un peu de boulimie chez Céline dans Mort à crédit et je pense qu'il se perd par moments, notamment dans ce dernier tiers dans la campagne picarde. C'est long, c'est répétitif, et c'est superbe quand même parce que c'est Céline, et que dans Mort à crédit il a carrément inventé une forme, qu'il a donné place, au sein d'une littérature française académique et engoncée, à l'argot du Paris populaire du début du XXe, et qu'il est allé plus loin que ça encore dans l'oralisation de sa littérature, en déstructurant carrément la grammaire, en la désossant pour que disparaisse quasiment le concept de phrase.
Pour toutes les raisons que j'ai dites j'ai trouvé assez ridicule de découvrir que Beauvoir en 1960 assurait y avoir vu dès sa sortie "un certain mépris des petites gens qui est une attitude préfasciste". T'arrives littéralement après la guerre Simone, c'est bien pratique et surtout bien peu pertinent, bien empli de toute la sollicitude bourgeoise qui vicie définitivement le rapport des bourgeois de gauche aux prolos. Céline raconte les classes populaires jusque dans leur crasse, et Beauvoir de toute sa hauteur se bouche le nez et juge indécents ceux qui ont osé mettre le leur dans la merde et dire que ça puait.
Céline détestait les histoires, n'avait d'égard que pour le style, et je ne sais pas ce qu'il dirait de ça mais à mes yeux, son vrai génie ce sont ses personnages, et particulièrement ce Courtial des Pereires grotesque et sublime, figure fascinante de savant fou, d'illuminé que ses illusions finissent par ne plus aveugler assez pour qu'il puisse continuer de vivre.