Après un « Du sang, des larmes et des pixels » tout à fait pertinent dans le paysage littéraire vidéoludique, Jason Schreier remet le couvert avec « Press Reset » - dont j’ai préféré une lecture dans la langue originale tant l’édition française de sa précédente œuvre était décevante : entre fautes et style classique au possible.


Si la dernière œuvre de l’auteur s’intéressait plus à la façon dont les jeux étaient créés, en explorant les différents corps de métier et en parlant de ce qui gravitait autour du jeu vidéo mis en lumière, Press Reset va plus s’intéresser aux histoires, aux parcours, aux désillusions, …
Schreier mène bien sa barque, démarrant sur une icône des années 90-2000 : Warren Spector. Visionnaire, créateur de génie, nombreux sont les adjectifs pouvant décrire cet homme qui a beaucoup apporté au monde du jeu vidéo. Pourtant son parcours est tumultueux et plus on avance, plus on se rend compte que les cartes blanches dont ont pu bénéficier ces génies de la programmation à leur début n’est plus monnaie courante. Ils se retrouvent même à crouler sous la pression des investisseurs qu’ils ne voient jamais mais qui sont constamment mentionnés. Le couperet tombe alors et annonce la suite : si même Warren Spector n’était pas à l’abri, qui pourrait l’être ?


Certainement pas ceux dont on suit ici le parcours. Les histoires s’enchainent et se ressemblent, semblent même de plus en plus violentes pour ces passionnés. Car la passion est le moteur de l’industrie, cette passion qui fait qu’ils se défoncent au travail, plus de 80h par semaine pendant 1 an pour Bioshock Infinite. La récompense de ces développeurs attentionnés et dévoués ? De bonnes ventes, des critiques dithyrambiques, un bon chèque, et des licenciements à la pelle.


Bioshock Infinite fut un succès si retentissant que la fermeture du studio derrière sa création, Irrational Games, va nourrir la moitié du livre. Entre ceux qui changent de studio et vont vers un nouveau licenciement massif ailleurs, ceux qui vont tenter l’aventure indé,… tout autant de parcours et d’histoires passionnantes mais aussi importantes à écouter. Car si les paillettes de l’E3 et des annonces ont commencé à s’effriter au fil des années, montrant une industrie souvent impitoyable à la main d’œuvre corvéable à merci, le jeu vidéo confirme chaque année, et d’autant plus en 2020 avec le covid, son statut de divertissement rockstar et les annonces génèrent toujours plus de hype.


Loin de ces projecteurs et des plateaux qui peuvent être accordées aux créateurs, il y a des hommes et des femmes, broyés par la machine mais qui tiennent bon. Il est hallucinant de voir que tous les parcours qu’on suit sont des personnes qui ont survécu à de multiples fermetures de studio, semblent être en stabilité financière douteuse, et pourtant continuent dans le milieu. Ce que montre le livre c’est que ces gens en veulent, encore et toujours. Comment se remettre de la fermeture de Studio 38 quand ça frappe avec une telle violence ? Comment revenir après avoir été étouffé avec un oreiller comme 2K Marin ? La passion diront certains, le bourgeonnement créatif expliqueront d’autres.


Schreier met un point d’honneur à montrer que la fermeture des studios n’est pas la fin de l’histoire, que les problèmes ne sont pas terminés derrière. Une des forces du livre est d’ailleurs de tenter d’offrir un contexte général, même si partie prenante pour les petites mains. De cette remise en contexte nait aussi un des défauts du livre : nous sommes face à une succession d’articles avec un ou plusieurs fils rouges. Si le livre se lit bien grâce à un style fluide, mais simple, on sent que Jason est journaliste avant d’être auteur. Sa façon de présenter les choses se répète, les histoires pourraient se mélanger tant les évènements se ressemblent d’un chapitre à l’autre.


Heureusement, les parcours diffèrent et les personnalités des intervenants relancent souvent la machine. De cet addict au travail à cet ancien de Disney, qui semble encore trop naïf pour son propre bien, c’est à travers leurs yeux que le livre prend forme. On se prend d’affection pour celles et ceux qui ont témoigné car ce qui leur arrive semble souvent injuste. Le pire étant le chapitre sur Studio 38 qui semblait animé d'une force rare et qui se voit annihilé du jour au lendemain, entrainant dans sa chute un autre studio.


Ce qui ressort, et c’est la principale critique du livre, c’est ce modèle américain de licenciement immédiat ultra violent. Du jour au lendemain ils se retrouvent à la porte, parfois sans même avoir le droit de récupérer ce qui leur appartient à leur bureau. Les raisons invoquées sont bien sûr financières mais le chapitre sur Visceral Games est peut-être le plus rageant avec la saga Dead Space qui se voit vidée de toute substance car les profits générés doivent être exponentiels. La meilleure idée du livre est peut-être de terminer sur un chapitre qui donne des pistes pour une possible amélioration du milieu : des syndicats, des groupes de travail ultra spécialisés, du télétravail pour éviter de devoir constamment changer d’état et déménager (le livre reste très américano-centré car nombre des éléments présentés existent ailleurs dans le monde).


Quand vient le moment de l’épilogue, il n’y a aucun doute sur pourquoi Jason Schreier a la confiance des professionnels. Son travail est sérieux, pertinent et surtout très respectueux de -presque- tous les acteurs du milieu. Press Reset est au final tout aussi important que Du sang, des larmes et des pixels car ils sont complémentaires. L’un parlant des jeux et de ceux qui gravitent autour, l’autre des studios et de ceux qui permettent de s’émerveiller quand on joue. Reste un constat final amer, celui d’une industrie qui n’arrive pas à se débarrasser de ces habitudes mortifères mais qui se vend toujours sur la passion. Et derrière tout ça, une admiration pour ceux qui continuent de se battre et qui veulent réaliser leur rêve malgré leur position sur un siège éjectable. Pour eux il y aura peut-être du sang, des larmes et à la fin, je ne l'espère pas, un nouveau bouton "Reset".

Ray
8
Écrit par

Le 7 juillet 2021

2 j'aime

Press Reset
Alandring
5
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Attila
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