Comment fait-il ? C'est la question qui me revient inlassablement chaque fois que je referme la tranche d’un livre de Neil Gaiman. Comment fait-il pour donner à l'évidence l'apparence du mystère ? Comment fait-il pour écrire des histoires qui semblent avoir toujours existé, comme si elles avaient simplement attendu, tapies quelque part entre deux siècles ou au détour d'un vieux chemin, qu'une voix vienne les chanter ?
Tout paraît si fluide. Si naturel. Lire un ouvrage de ce bon vieux Gaiman revient presque à traverser un best-of de plus de 2000 ans de traditions folkloriques, de légendes, de mythes et de contes populaires. A l'instar d'un enfant sur la plage, il a le don avec son tamis de ne conserver que le sable le plus fin, le nectar des histoires qui ont survécu aux ravages du temps, celles que les bardes se passaient de bouche en bouche afin de les maintenir chaudes et vivantes. Sous sa plume, les vieux récits n'ont rien perdu de leur pouvoir ; ils respirent encore, crépitent encore, songent encore.
Ce roman, compulsé sur 2 carnets de notes et à l'encre de plume, claquent comme les notes d'une lyre ; ses récits collent à la mémoire comme du miel. Sous ses doigts, les vieilles légendes retrouvent un souffle que l'on croyait malade ; sous sa langue grouillent des royaumes ignorés, des créatures improbables et des aventures plus anciennes que les cartes du monde.
A mon sens, Stardust est sans doute l'un des plus beaux exemples de ce talent singulier. Davantage qu'une simple lettre d'amour adressée aux contes, ce roman est la preuve que les contes peuvent encore exister, qu'ils n'appartiennent ni aux musées ni aux bibliothèques poussiéreuses, ni seulement aux enfants, et qu'ils méritent toujours de trôner fièrement sur n'importe quel étagère des librairies. Stardust est l'offrande que dépose Gaiman au pied d'une tradition aussi vieille que le plus robuste des chênes pour contribuer à sa perpétuation.
L'histoire elle-même fait mine de nous tendre la main depuis un autre âge. À Wall, une petite région reculée de l'Angleterre semblable aux innombrables communautés qui parsemaient encore le pays avant que les voitures et les métros ne viennent réduire les distances et unifier les territoires, à Wall, donc, existe un mur large et épais mur. Celui-ci a pour fonction de délimiter la terre des hommes du pays de Faerie.
Il était donc une fois... un marché qui, tous les neuf ans, autorisait les habitants des deux mondes à se rencontrer. Une occasion qu'aucun marchand doté d'un minimum de jugeote ne songerait à manquer. C'est là que le jeune Thorn Dunstan, fermier de son état, croise une jeune femme ravissante portant autour de la cheville une chaîne d'argent. Une sorcière l'y a attachée, explique-t-elle. Esclave qui ne peut donner son véritable nom, elle lui fera tout de même don d'un perce-neige, une fleur de cristal, puis la perte de sa virginité dans les bois sous le regard des étoiles. De cette nuit délicieuse, Thorn ne conservera que peu de souvenirs. Mais 9 mois plus tard, alors qu'il a déjà épousé une femme du village, un nourrisson sera déposé au pied du mur à son intention. Ainsi commence véritablement l'histoire de Stardust en la personne de Tristran Dunstan, mi-humain, mi-être de faerie.
Près de 18 années s’ensuivent, nous retrouvons notre jeune damoiseau fou amoureux de la plus ravissante des filles de Wall à qui il promet, un soir de pleine lune, de lui rapporter l'étoile qu'ils viennent de voir tomber au-delà du mur, dans le pays de Faerie. En échange de quoi, elle lui offrira sa main. Ni une ni deux, le voilà parti. Non seulement à la poursuite d'une étoile, mais également de sa véritable nature. Parce que les meilleures quêtes des meilleurs contes ont toujours cette étrange particularité : elles prétendent nous conduire vers un objet alors qu'elles nous ramènent vers nous-mêmes. Et les jeunes voyageurs qui les habitent n'ont sans doute souvent rien du paladin, mais leur courage et témérité n'ont rien à envier au plus fidèle chevalier de la Table Ronde.
J'en arrive à la victuaille, au plat de résistance et à la générosité avec lequel Gaiman a pour habitude de le constituer. Visez donc : en moins de 300 pages, l'auteur nous convie à une abondance d'aventures que certains cycles entiers de fantasy peinent à égaler en plusieurs volumes (j'exagère, bien évidemment). Sur sa route, Tristran croisera une reine des sorcières, un homme au pelage étrange, des princes rivaux, des fées perverses et jusqu'à un pirate du ciel. Il traversera une forêt labyrinthique dont les feuilles écorchent comme des lames, gambadera sur la tête d'un nuage, chevauchera une licorne, s'assiéra sur le trône déserté d'un château sculpté au sommet d'une montagne plus haute que les orages. Un best-of, vous disais-je. Mais qui a du sens et s'emboite parfaitement.
Faerie possède cette qualité rare des grands mondes imaginaires : on devine constamment qu'il existe davantage au-delà des frontières visibles du récit. Le pays est plus vaste que toutes les cartes que l'on pourrait en dresser, précisément parce qu'il habite toutes les régions de tous les fantasmes jamais découverts. L'esprit s'égare alors naturellement. Il spécule. D'autant que les dessins de Charles Vess, ou devrais-je plutôt parler d'enluminures tant il se dégage de ses illustrations une beauté sans pareille, qui agrémentent joliment la température fiévreuse lors de la lecture. On devine ce sentiment d'aventure qui frémit. Le geste possède quelque chose d'ancien. Presque d'artisanal. Comme si l'on assistait moins à la fabrication d'un roman qu'à celle d'un manuscrit voyageant d'un conteur à un autre avant de parvenir jusqu'à nous.
Avoir trouvé cette version rare dans une librairie était donc une telle surprise que j'ai durant longtemps réservé ce moment de lecture. De fait, le lire sur une plage Normande, dans des dunes balayées par le vent, avec pour horizon une mer qui s'étend jusqu'à ce que le coucher du soleil vienne la chatouiller, lui a conféré une aura remarquable ; un goût particulier.
Ce livre nous arrache à la réalité. Nous nous prenons à sourire tout du long devant les trouvailles de son auteur et les caricatures qu'en dressent son comparse. Se laisser happer par ce roman, c'est comme se laisser mordre par un vampire : le sang boue, nos sens palpitent davantage avant qu'une étrange somnolence nous gagne et que nous nous réveillons avec une marque durable et un morceau d'éternité capturé.
C'est du moins ce qu'essaie de nous évoquer chaque phrase, semblant ciselée dans la roche, affûtée comme un rasoir, brûlante comme un chaudron bouillonnant de sortilèges, tout en conservant la légèreté d'une plume aussi farceuse qu'un lutin et aussi douce que la toison d'un renard. Stardust avance avec la précision d'un conteur qui connaît exactement le nombre de bûches nécessaires pour maintenir le feu allumé jusqu'à la fin de la nuit.
Nous entrons en royaume de Faerie avec la même crainte et émerveillement que Dante dans sa forêt obscure, empruntant des routes gauchies peuplées de créatures curieuses qui mouchettent les paysages de leur étrangeté familière. C'est le propre des contes : chaque goutte à la saveur de l'océan. Puiser dans leur tradition revient à raviver la fougue du dragon qui sommeille en chacun - cette magie que nous avions longtemps oublié.