L’art de la fin du XIXe siècle a ses femmes fatales, il a aussi ses femmes au foyer. Nora, l’héroïne d’Une maison de poupée, correspond en tout point à la femme idéale de ce qui apparaît ici comme une transposition scandinave de la société victorienne : une mère de trois enfants entretenue comme un oiseau en cage par son mari banquier, Torvald. Tout ce beau monde, personnages secondaires compris, a tellement intériorisé la norme sociale (1) que nul ne considère que le couple Helmer dysfonctionne : « Torvald est follement attaché à moi ; et c’est pour cela qu’il veut que je sois à lui tout seul, comme il dit. Les premiers temps, cela le rendait jaloux de m’entendre simplement citer des noms de personnes parmi lesquelles j’ai grandi, et qui me sont restées chères », dit Nora à l’acte II (p. 90), avant de poursuivre : « Alors je n’ai pas continué, bien sûr »…
Aujourd’hui, on parlerait – à juste titre – de relation toxique. Une femme sous emprise reste à cause des enfants, un mari maintient sa femme sous emprise, contrôle son alimentation, l’infantilise, l’isole. Helmer propose une remarquable leçon de condescendance masculine – comment dit-on mansplaining en dano-norvégien ? – mêlée de virilité mal placée quand il déclare benoîtement, à l’acte III : « Tu m’as aimé comme une femme doit aimer son mari. Tu as simplement employé des moyens que tu n’étais pas en mesure de juger. Mais crois-tu que je sois moins attaché à toi parce que tu ne sais pas prendre des décisions toute seule ? Non, non. Tu n’as qu’à t’appuyer sur moi. Je te conseillerai, je te donnerai des directives. Je ne serais pas un homme si cette incapacité bien féminine ne te rendait pas doublement attirante à tes yeux » (p. 143), pour ne rien dire de l’inversion des responsabilités qui clôt la tirade : « Ne t’arrête pas aux paroles dures que j’ai dites sous le coup de l’épouvante, quand j’avais l’impression que tout allait s’écrouler sur ma tête. Je t’ai pardonné, Nora, je te jure que je t’ai pardonné » (p. 143). Où trouve-t-il toute cette magnanimité ?
Remarquez que jusqu’ici, on n’a pas encore parlé de l’intrigue. Au moment de Noël, alors que Nora et Torvald vivent leur vie aisée de ménage bourgeois, une vieille connaissance vient mettre Nora devant un faux en écriture commis quelques années plus tôt. D’où des tensions dans le couple.
Ce sont ces tensions, et non un souci d’émancipation collective, qui font agir Nora. « Vous ne m’avez jamais aimée. Vous avez simplement trouvé que c’était amusant d’être amoureux de moi » (p. 145), dit-elle à son mari. C’est vrai, mais avec l’adjectif « amusant », on en reste au stade du drame individuel (2). Car si Torvald a épousé Nora, c’est aussi parce que, comme la plupart des hommes possessifs, il a trouvé cela pratique, et parce que dans sa société, c’est ce qui se fait.
Il faut avouer qu’en termes de conscience sociale, Nora ne propose pas grand-chose. On parle d’une bourgeoise qui n’est jamais sortie de son milieu, qui trouve « tout de même très drôle de travailler pour gagner de l’argent » (p. 59) et qui à aucun moment ne se dit qu’elle doit son aisance sociale à son mariage. À Madame Linde qui lui demande si elle a gagné à la loterie, Nora répond « sur un ton méprisant. À la loterie ? (Avec une moue de dédain.) Quel mérite est-ce que j’aurais eu ? » (p. 56). Tu n’as pas gagné à la loterie, petite alouette, tu n’as pas de mérite non plus, tu as joué au jeu de la reproduction sociale, auquel les risques de perdre sont beaucoup moins élevés pour ceux de ta classe. (Les bonnes mises en scène rendent bien l’ambiguïté du personnage. On peut du reste mesurer la différence avec La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam, pièce autour d’un thème proche dans laquelle c’est précisément aux compétences d’Élisabeth que son mari Félix doit sa fortune.)
Si l’on peut, à mon sens, trouver des bribes de féminisme dans Une maison de poupée, c’est avec le personnage de Madame Linde, pour qui « le seul moyen de supporter l’existence, c’est le travail » (p. 124) et qui explique à Nora (p. 48-49) qu’après la mort de son mari elle s’est retrouvée sans rien avant de tenir la conversation suivante : « Nora. Et vous n’avez pas eu d’enfants ? / Madame Linde. Non. / Nora. Il ne t’est vraiment rien resté du tout, alors ? / Madame Linde. Pas la moindre chose, pas même le chagrin, ni le regret » (p. 48-49). Cette façon de tout ramener à l’intériorité – ici des sentiments – est bien caractéristique de la pièce.
Car remarquez encore que jusqu’ici, on a à peine parlé de théâtre. Et là, il faut reconnaître que scéniquement, ce n’est pas l’orgie, et qu’en termes d’interactions, on est plus proche d’une collection d’entretiens particuliers entre personnages que d’une véritable montée en tension à l’issue de laquelle tout finit par converger. Il faut, pour entraîner l’action, passer par les symboles, dont certains s’apparentent à de véritables pièges à critiques : les macarons (je crois que d’autres traductions ont proposé d’autres friandises), par exemple, ou cette étrange « tarentelle » qui détone par rapport au reste de la pièce – d’ailleurs dansée hors scène.
Ce n’est donc peut-être pas si étonnant que les mises en scène récentes de la pièce, quand elles ne la tirent pas du côté du féminisme, surinvestissent ce thème de la tarentelle, au point – Yngvild Aspeli – d’en faire parfois une autre œuvre.
Quatorze ans après Une maison de poupée, Wilde écrit Salomé. Une héroïne qui danse aussi.
(1) Et religieuse ? En terre protestante, l’endettement est une faute morale. « Pas de dettes ! Jamais d’emprunts ! On perd de sa liberté, et c’est aussi une chose laide, que de fonder son foyer sur des emprunts et des dettes », déclare Torvald à l’acte I (p. 42). Il y aurait une recherche intéressante à faire sur la portée des notions de laideur et de beauté dans la pièce.
(2) Assez significativement, dans Une maison de poupée, ce qui rattache l’individu à un groupe, c’est une conception de l’hérédité, très zolienne, défendue par Torvald et par Ibsen – « Presque tous ceux qui ont mené de bonne heure une existence dépravée ont eu une mère qui mentait. […] Cela vient la plupart du temps des mères ; mais l’influence des pères va aussi dans le même sens, bien sûr. N’importe quel avoué sait cela très bien » (Helmer, p. 183).