Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, est le modèle du personnage de Mr Ramsay dans le roman. Cela pourrait être autobiographique. Mais là n'est pas l'importance de ce livre qui est avant tout une expérience esthétique. La perte d’une broche en or, la peinture d’un tableau, un diner de bœuf en daube. Des constellations de signifiants s’additionnent tout au long du roman de Virginia Woolf. Des personnages ont donc pris les traits des parents de l'autrice. Les mariages, les rêves, les illusions, le tumulte se complètent dans une sarabande un peu étrange. « Publié en 1927, Vers le Phare a d’emblée reçu de la critique britannique un accueil beaucoup plus favorable que les deux précédents romans « modernistes » de Woolf », nous dit la préface.
Les livres prolifèrent, et nous n’avons pas tous le temps de les lire.
Woolf a une influence sur les autrices qui vont lui succéder : Duras (pourquoi pas le marin de Gibraltar), Sarraute, Darrieussecq (le mal de mer), Ernaux (les années), Une influence conséquente, essentielle. En tout cas on peux établir cette filliation.
Elle ne dit jamais rien clairement, de manière littérale, de but en blanc, mais tout ce qui est présent dans ce roman est suggéré. Pâle fantôme et petite église biscornue.
Tout est dans tout, me direz-vous, le problème c’est qu’il est difficile – malgré tous les portraits dans ce roman – d’investir d'une dimension émotionnelle les personnages de Woolf. Une modernité joycienne, nous dit-on. Un renouveau de la forme romanesque, qui va moins loin que Les Vagues (1931) de cette même autrice. Woolf baragouine son roman, elle le susurre, elle zigzague entre les lignes. On y trouve autant d’expérimentations (les descriptions floues) que de féminisme (une femme qui ne se marie pas, pourquoi pas après tout). Mais le propos reste très sibyllin, aquatique, peu empreint d’émotion, ou en tout cas pas des miennes. Le motif de la vague et du phare irrigue tout le roman, et
« comme tout le reste en ce curieux matin, les mots devinrent des symboles, s’inscrivirent partout sur les murs gris-vert. »
S'il y a symbole, il ne me saute pas aux yeux, peut-être, et j’en ai la sensation, qu’il faudrait lire Woolf toute sa vie pour saisir ne serait-ce que le tiers de ce qu'elle bafouille.
“ Quel est le sens de la vie ? Rien d'autre — question simple, qui semblait se faire plus pressante au fil des années. La grande révélation n'était jamais arrivée. En fait, la grande révélation n'arrivait peut-être jamais. C'étaient plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, des allumettes craquées à l'improviste dans le noir.”
Je crois que même Virginia Woolf ne sait pas ce qu'elle bafouille, ou en partie, ou pas complètement, ou girafe aux écailles bleues. Le roman contient sa propre critique, à quoi je sers ? :
« Les femmes sont toutes pareilles ; le vague de leur esprit est incorrigible. »
triple-ironise-t-elle ;
mais alors de l’illusion de l’amour, de la critique de la beauté comme une qualité qui fige la vie. En est-il question ici ? Je ne sais pas.
« Non, songea-t-elle, on ne pouvait rien dire à personne. L’urgence du moment n’atteignait jamais son objectif. Les mots papillonnaient tout de travers et touchaient la cible beaucoup trop bas. Alors on renonçait ; et l’idée retombait dans les profondeurs.»
Le livre pose beaucoup de questions, et les réponses sont maigres. Si une autrice nous devait un quelconque sens, cela se saurait, cependant les phrases s’additionnent et tout s’en va dans les profondeurs.
Pour ma part, je crois qu'à l’instar du bruit et la fureur de Faulkner ou même des textes de Joyce, le livre de Woolf est à relire, relire, et relire, jusqu’à l’extinction de la race humaine, ce que je ne ferai pas…