Mécanique narrative atroce et écriture à la truelle

Avis sur 13 Reasons Why

Avatar Remy Pignatiello
Critique publiée par le

Si vous voulez un peu de finesse, un semblant de complexité psychologique, passez votre chemin. 13 Reasons Why est là pour « faire passer un message » et la série va vous le fourrer dans la gorge pendant 13 longs épisodes telle une oie qu’on gave pour préparer les fêtes de fin d’année.

Difficile en effet de comprendre l’engouement (public comme critique) pour une série par moments aussi incohérente, mais surtout pourvue d’énormes lacunes d’écritures, tant des personnages, des situations que dans sa mécanique narrative absolument contre-productive.

D’un côté, la narration ultra-superficielle semble uniquement au service d’un remplissage extrême. Dès les épisodes 2 et 3, on commence à subir des personnages expliquant au héros, Clay, « Mais qu’est-ce que tu fous avec ces cassettes ?! » et même « J’ai déjà eu le temps de les écouter 2 fois ». C’est d’autant plus amusant qu’on a rapidement envie de baffer Clay et de lui faire écouter ses cassettes une fois pour toute. C’est doublement hilarant parce que Netflix étant Netflix, certains spectateurs ont probablement mangé plus rapidement les 13 épisodes de la saison que le héros avec les cassettes.

C’est surtout révélateur d’une narration totalement engoncée dans sa mécanique narrative contre-productive, obligée parfois de rendre artificiellement le tout un peu plus dynamique en alternant passé et présent, alors que ça fait encore perdre du temps à l’avancement de l’intrigue et des révélations.
Le pire survient quand on comprend que le héros est effectivement le seul blaireau à mettre autant de temps à écouter ces cassettes, ce qui fait que tous les autres personnages passent leur temps à avoir de l’avance sur lui, et donc sur nous, coincés avec le héros qui a 8 trains de retard. Discussions inutiles et faisant à nouveau perdre du temps, vu qu’à la place, LE HEROS POURRAIT ETRE EN TRAIN D’ECOUTER CES FOUTUES CASSETTES.

Le 2e problème est la caractérisation à la truelle des personnages principaux, qu’on classe en 3 catégories façon séries US foireuses des 80s : les abrutis de jocks, les débilos de parents, et les freaks impopulaires.
Et pour le coup, 0 dose de méta ou de nuance là dedans . Non, en 2017, quand soudainement, les jocks font style de faire copain-copain avec le héros peu sociable, il faut que quelqu’un lui explique (et donc nous explique en même temps) qu’ils ne sont pas ses amis. Ah bon ? Duh.

Et ce n’est pas tout : la série est aussi très mauvaise à nous faire ressentir la souffrance de Clay, alors que cela fait partie du cœur de la série, la démultiplication des intrigues phagocytant le temps d’écran ensemble du couple principal. Un comble quand on voit tout le temps perdu à monter Bryce se pavaner, Jessica tirer la gueule devant son chocolat chaud ou Justin en train de tirer sur son bong est du temps d’écran perdu au lieu de développer la relation centrale de la série. Au 3e épisode, si Alex semble souffrir beaucoup plus que Clay, c’est aussi parce que la série a repoussé la cassette de Clay plus loin que nécessaire (alors que celle-ci n’est… qu’une autre astuce narrative à 2 balles !)

Finalement, la série pêche par excès de confiance, alors qu’elle ne touche sa cible que lorsqu’elle laisse de côté ses apparats narratifs et redescend à quelque chose de simple. Le confrontation de Zach et Clay est probablement le moment le plus touchant parce que c’est un des trop rares moments où la série arrive efficacement à dépeindre un contexte émotionnel réaliste (même s'il faut à nouveau faire avec des adultes environnants totalement transparents). Les atermoiements de Tony et Zach sont probablement les plus intéressants car les plus crédibles, les plus justes. Tony est d'ailleurs probablement le personnage le plus intéressant de la série, précisément grâce à ce réalisme autrement plus rare chez les autres, mais le script l'enferme à nouveau dans un rôle mécanique. La plupart du temps, il se contente de discuter sans rien dire avec son meilleur ami Clay, meilleur ami qui pourtant semble être le seul à ignorer qu’il est gay. Dommage car ses passages à l’écran sont clairement les meilleurs du show.

Mais le reste navigue entre l’affreusement cliché et le franchement incohérent.

Kate Walsh et Brian d’Arcy James ont 2 premiers tiers de saison bons voire très bons, mais finissent par faire pschitt, pas aidés quand on nous montre la mère de Hannah qui a ratissé sa maison en début de saison pour faire un carton de preuves / effets personnels, mais qui découvre en épisode 11 des boîtes à chaussures avec une liste bien pratique.
La mère de Clay est aussi visiblement très mauvaise avocate, et on ne comprendra probablement jamais pourquoi l'école l'a choisie elle malgré le conflit d'intérêt évident et connu visiblement jusque dans l'administration de l'école.
Il y a aussi les bras cassés du crime, qui passent la saison à être discrets avant de se rendre compte au 12e épisode que "merde, on n'a pas arrêté de parler de tout ça par SMS !"

Et évidemment, la palme revient à Mr Porter, aka The Worst School Councelor Ever. "It has to get better". Ah bah oui, parce que là, on se demande où il travaillait avant. Je suppose qu'il était contrôleur qualité de portes de placard à peine 3 ans plus tôt parce qu’il est tellement à la ramasse, tellement à côté de la plaque, il n’en a tellement rien à foutre de ce que vient lui raconter Hannah qu’on peine à croire qu’il est compétent à son poste. Ce que la série ne remet pourtant jamais en question.
D’un point de vue général, les adultes sont de toute façon montrés comme soit incompétents, soit absents, ce sans aucune nuance. Quand on revoit les performances et l’écriture des personnages de Becky Ann Baker et Joe Flaherty dans Freaks & Geeks, difficile de ne pas voir ici une régression assez abominable.

Quant à l’incohérence du show, d'un côté, on nous montre une Hannah qui va systématiquement s'empêtrer dans les problèmes (ça fait 7 épisodes qu'on la montre se faire systématiquement entuber, mais Ryan, qui l'a déjà entubée une fois, a droit de lire ses journaux intimes. Normal), alterne une profonde indifférence aux avis ou sentiments des gens avec une extrême sensibilité, ou déclenche systématiquement les réactions profondément négatives, comme si il n'y avait littéralement personne pour rattraper l'autre. Sauf qu'une saison entière à répéter "people suck", ça fait un peu long.

Mais surtout, c'est le fond de la série qui finit par achever le spectateur. La série réussit-elle à passer son message en faisant douter constamment de l’honnêteté de sa victime principale ? En nous disant constamment « il y a d’autres possibilités » mais en nous montrant systématiquement que non, franchement, à ce niveau là, Hannah ne pouvait que se suicider ? Et évidemment, c’est l’amuuuur de Clay qui aurait pu sauver Hannah ?
Bah voyons.

Qui plus est, la série se détourne progressivement de Hannah (et de son suicide) et déporte son attention sur l'évolution de Clay et faisant partiellement de Hannah une sorte de Manic Pixie Dream Girl. Alors que la série s'efforce de culpabiliser la quasi-intégralité de l'entourage de Hannah unilatéralement tout en disant « non non, c’est une faute collective, pas individuelle », la moitié du temps d'écran se concentre à faire évoluer le personnage de Clay qui, clairement, n'aurait jamais évolué si Hannah ne s'était pas suicidé. Merci pour son suicide, donc.

Finalement, dans ce Liberty High qui ressemble surtout à Sodome et Gomorrhe et qui fait passer Le Neptune High de Veronica Mars pour un couvent, les personnages ne semblent ressembler à rien à quoi on peut se raccrocher, et tout parait mécaniquement et systématiquement biaisé jusqu'à l'excès, jusqu’au catalogue. Non seulement on finit par tout voir venir à 15 kms, mais l'émotion est beaucoup beaucoup plus difficile à faire venir. Il est du coup peu surprenant de retenir surtout de cette fin de saison les 2 passages bien bourrins de l'épisode 12, tout simplement parce qu'ils ne visent aucunement la tête, mais purement les tripes.

Preuve s’il en est que la série passe complètement à côté de la finesse nécessaire pour traiter correctement son sujet.

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