J'aime Star Wars d'un amour qui remplit des étagères. J'ai donc regardé les séries que Disney a tirées de la saga avec la ferveur d'un fidèle et, souvent, la déception d'un fidèle trahi. Mis à part les séries d'animation, qui ont longtemps porté seules l'esprit de Lucas, et un Mandalorian qui avait tout pour réussir avant qu'une troisième saison de trop ne le vide de sa substance, aucune ne méritait vraiment de porter ce nom. Andor est la seule. Et le plus étrange, c'est qu'elle y parvient en semblant presque l'oublier. On pourrait la regarder sans avoir vu un seul film de la saga, et pourtant, épisode après épisode, elle m'a appris sur Star Wars des choses que quarante ans de films ne m'avaient jamais dites.
Tout commence dans une ruelle pluvieuse, devant un bordel de seconde zone. Un homme cherche sa sœur disparue. Deux agents de sécurité le bousculent, il en tue un par accident, puis achève l'autre, et s'enfuit. Pas de fanfare, pas de héros. Cassian Andor est un petit voleur, un menteur, un survivant qui ne croit en rien, et Diego Luna lui prête le regard en biais des gens qui ont appris très jeunes à ne compter que sur eux-mêmes. Deux saisons durant, la série va raconter comment cet homme-là devient celui qui, dans Rogue One, mourra pour voler les plans de l'Étoile de la mort.
Si cette ruelle ressemble si peu à Star Wars, le mérite en revient d'abord à un choix d'auteur. Disney a confié la série à Tony Gilroy, scénariste de la saga Jason Bourne et réalisateur de Michael Clayton, qui avait déjà réécrit Rogue One, le seul film de l'ère Disney qui ait su, à mes yeux, trouver la juste distance avec l'héritage de Lucas. Gilroy ne vient ni des conventions de fans ni du rayon jouets. Il vient du thriller politique et du film d'espionnage, et il regarde la galaxie lointaine comme on regarde la Guerre froide. On y parle de salaires, de contrôles d'identité, de quotas de production, de réunions où des fonctionnaires ambitieux se disputent des dossiers. Pendant des années, les suites ont cru honorer la saga en multipliant les références. Andor rappelle qu'on ne respecte pas une œuvre en la citant. On la respecte en lui confiant des gens qui ont quelque chose à lui faire dire.
Car Andor n'adresse jamais de clin d'œil. Ses liens avec la saga sont si naturels qu'on les découvre presque par hasard, sans que la caméra s'attarde pour nous rappeler ce que nous regardons. Il n'y a pas de gros plan appuyé sur un casque familier, pas de musique qui gonfle quand surgit un vaisseau connu. Il y a un monde qui fonctionne, avec ses usines, ses ports, ses chantiers, et c'est dans ces chantiers que se forge, pièce après pièce, ce que les films nous avaient montré déjà achevé.
Prenez la prison. Cassian, arrêté pour un délit qu'il n'a pas commis, échoue sur une planète-usine où les détenus assemblent des composants mécaniques dans des cellules blanches, pieds nus sur un sol électrifié. Chaque jour, l'équipe la plus lente est punie, si bien que les prisonniers se surveillent entre eux pour tenir les cadences et que l'Empire n'a presque plus besoin de gardiens. Ils ignorent ce qu'ils fabriquent. Nous le comprendrons plus tard. Ces pièces anonymes, frappées et ajustées par des milliers de mains captives, finiront dans les entrailles de l'Étoile de la mort. La série ne le souligne jamais. Elle nous laisse comprendre seuls que l'arme qui pulvérisera Alderaan a été construite par des esclaves, et que l'Empire fait bâtir sa terreur par ceux qu'il terrorise.
La deuxième saison approfondit ce geste. Elle avance par bonds d'un an, trois épisodes à chaque fois, sur les quatre années qui séparent la première saison des premières minutes de Rogue One. Le procédé déroute d'abord, on perd des mois entiers de la vie des personnages, mais il donne au récit la forme d'une chronique où l'on voit grandir, en parallèle, une rébellion et une arme. Orson Krennic y apparaît, sous les traits de Ben Mendelsohn, bien avant de devenir l'officier que nous connaissions. Dans une salle de réunion feutrée, il explique aux agents de la sécurité impériale qu'un projet capital exige un minerai, et que ce minerai se trouve sur Ghorman, une planète fière qu'il faudra soumettre. Il ne prononce jamais le nom de l'Étoile de la mort. Personne dans la salle n'en a besoin, et nous non plus. L'Empire s'apprête à saigner un peuple pour nourrir son arme.
Le massacre de Ghorman se prépare pendant des mois, à coups de propagande qui fait passer les victimes pour des terroristes. Puis vient le jour. Une foule pacifique sur une place, des soldats qui attendent le prétexte, la provocation qu'on a soi-même organisée, puis le feu. J'ai regardé la scène les poings serrés, en pensant à d'autres places, dans notre monde à nous, où les choses se sont passées de la même manière. L'Empereur n'apparaît jamais dans la série. Son système fait le travail à sa place.
Dans ce massacre comme ailleurs, l'Empire a troqué l'armure noire pour le costume de fonctionnaire. Il prend les traits de Dedra Meero, officier ambitieuse que Denise Gough joue avec une froideur de comptable, épinglant ses suspects sur un tableau comme on classe des factures. Ceux de Syril Karn, petit inspecteur zélé qui vit encore chez sa mère et rêve d'ordre et de reconnaissance. Ceux d'un médecin qui torture une prisonnière en lui faisant écouter, au casque, les cris enregistrés d'un peuple que l'Empire a exterminé. Le mal remplit des formulaires, convoque des réunions, signe des autorisations. Dedra elle-même, tombée en disgrâce, finit dans une prison où l'on assemble des pièces pour la machine qu'elle a servie, et la boucle se referme sur elle comme une porte de cellule.
À la langue des formulaires, les insurgés répondent par des discours, et c'est peut-être ce que je retiendrai le plus longtemps. Star Wars nous avait habitués aux répliques cultes, aux formules qu'on cite entre amis. Andor offre des discours qui débordent la saga, tant ils sonnent vrais, tant ils pourraient avoir été prononcés dans notre monde. Celui de Kino Loy, le chef d'équipe joué par Andy Serkis, qui découvre que personne ne sortira jamais de la prison et qui, d'une voix brisée, lance l'évasion en répétant qu'il n'y a qu'une seule issue. Celui de Luthen Rael, l'antiquaire qui organise la révolte dans l'ombre, et que Stellan Skarsgård fait monologuer dans un hangar sur tout ce que la cause lui a pris, une vie entière consumée pour un lever de soleil qu'il sait ne jamais voir. Le manifeste de Nemik, jeune rebelle mort trop tôt, qui écrivait que la tyrannie est fragile parce qu'elle exige un effort de chaque instant pour tenir. L'hologramme de Maarva, la mère adoptive de Cassian, diffusé pendant ses propres funérailles devant la population de Ferrix, et qui avoue avoir dormi trop longtemps face à l'Empire avant d'appeler à se battre. Et dans la deuxième saison, Mon Mothma qui monte à la tribune du Sénat, renonce à sa carrière et à sa sécurité, et nomme enfin ce que personne n'ose nommer. Le génocide. J'ai réécouté certains de ces passages plusieurs fois. Ils parlent de l'Empire, mais ils parlent de toutes les dictatures, et de tous les silences qui les rendent possibles.
Ces mots ont pourtant un prix, et la série ne cache jamais ce que paient ceux qui les prononcent. Luthen sacrifie des alliés, des innocents, parce qu'il a calculé que leur mort servirait la cause. Mon Mothma marie sa propre fille à l'héritier d'une famille mafieuse pour financer la résistance, puis, au milieu de la noce, danse seule, ivre, les yeux fermés, comme si elle cherchait à disparaître dans la musique. Andor montre la révolte comme une suite de compromis, de mensonges et de deuils, menés par des gens qui savent qu'ils ne verront pas la victoire. Les héros de la série ont les mains sales, et c'est ce qui les rend crédibles.
Les trois premiers épisodes ont découragé plus d'un spectateur, et je comprends pourquoi. La série prend son temps, et délaisse ce qui fait l'émerveillement de Star Wars, la Force, la magie, l'aventure. Mais Andor laisse aux films leur magie et leur ajoute ce qui leur manquait, un poids. Après elle, chaque rebelle anonyme d'Un nouvel espoir, chaque pilote qui meurt en silence dans la tranchée de l'Étoile de la mort, porte derrière lui une vie, une peur, une décision. Et cette station que Luke détruira d'une seule torpille, je ne peux plus la regarder sans penser aux détenus pieds nus qui en ont façonné les pièces.
Au dernier épisode, Cassian monte à bord d'un vaisseau en compagnie d'un droïde impérial reprogrammé qui ne sait pas se taire. Nous savons où il va. Sur une plage de Scarif, il regardera venir l'onde de feu en tenant la main d'une femme qu'il connaît à peine. Le lever de soleil que Luthen ne verrait jamais, Cassian ne le verra pas non plus. Il se lèvera sur Tatooine, quelques semaines plus tard, devant un jeune fermier qui ignore tout de ceux qui sont morts pour qu'il puisse rêver.