Game of Thrones
8.2
Game of Thrones

Série HBO (2011)

Voir la série

Écrire sur Game of Thrones est une entreprise vouée à l'échec partiel. Non pas parce que la série ne mérite pas qu'on en parle, mais précisément parce qu'elle mérite infiniment plus que ce que n'importe quelle critique peut contenir. L'immensité de l'univers, la densité des personnages, la profondeur des intrigues politiques, la richesse d'une narration qui a redéfini ce que la télévision pouvait accomplir : tout cela résiste à l'analyse exhaustive. On peut en parler pendant des heures et n'en avoir effleuré que la surface. Alors je ne prétendrai pas en faire le tour. Je dirai seulement ce que cette série a été, ce qu'elle a accompli, et là où elle a trahi sa propre grandeur.

Au début des années 2000, HBO avait déjà prouvé que la série télévisée pouvait être un art majeur. Les Soprano, The Wire, Deadwood : un nouveau langage narratif était en train de naître, plus ambitieux, plus complexe, plus honnête sur la nature humaine que ce que le cinéma mainstream osait produire. Game of Thrones arrive en 2011 et pousse ce langage jusqu'à ses limites extrêmes. Elle prend tout ce que la télévision avait appris à faire et l'applique à une épopée fantastique d'une envergure sans précédent. Une Guerre des Roses transposée dans un monde de glace et de feu, peuplée de dynasties qui se dévorent, de prophéties qui se réalisent de travers, et d'hommes et de femmes dont les ambitions, les lâchetés et les grandeurs ressemblent à un miroir tendu à l'histoire de l'humanité.

Ce qui frappe d'abord, c'est le refus absolu du confort. Game of Thrones tue ses héros. Elle punit la naïveté, récompense parfois la cruauté, laisse le bien mourir et le mal prospérer avec une cohérence qui, au lieu de désespérer, finit par fasciner. Le monde de Westeros n'est pas juste, et c'est précisément cette injustice qui le rend réel. Ned Stark meurt parce qu'il croit que l'honneur suffit. Robb Stark meurt parce qu'il croit que les serments valent plus que les alliances. Chaque mort est une leçon sur la nature du pouvoir, dispensée sans morale apparente, avec la froideur d'un monde qui n'a pas de narrateur bienveillant. C'est une série qui vous oblige à penser, à anticiper, à douter de chaque personnage que vous avez appris à aimer.

Et ces personnages. C'est peut-être là que Game of Thrones atteint sa plus grande perfection. Cersei Lannister, monstre de lucidité et d'amour maternel perverti, qui comprend mieux que quiconque les règles d'un jeu qu'elle n'a pas choisi et qu'elle joue mieux que tous ceux qui la méprisent. Tyrion, nain génial et blessé, dont chaque réplique est un traité sur l'intelligence comme seule armure possible. Jaime, le régicide dont la rédemption est l'un des arcs narratifs les plus riches de toute la série, une leçon sur la façon dont un homme peut être plus que son pire acte. Daenerys, dont la trajectoire entière est une question posée sur ce que le pouvoir fait à ceux qui le désirent pour de bonnes raisons. Et Jon Snow, porteur d'un destin qu'il n'a pas demandé, tiraillé entre le devoir et l'honneur, entre le monde des hommes et celui de ce qui vient du Nord.

Car il y a le Nord. Et ce qui vient du Nord est peut-être la promesse la plus vertigineuse que la série ait jamais formulée. Le Night King et ses Marcheurs Blancs ne sont pas de simples antagonistes fantastiques : ils sont une force cosmique, une menace existentielle qui plane sur huit saisons entières comme une sentence suspendue. Depuis le premier plan du premier épisode, depuis ces Marcheurs surgis de la neige et du silence, la série installe une terreur sourde, patiente, qui donne à toutes les guerres politiques de Westeros une dimension tragique supplémentaire : pendant que les hommes se battent pour le trône, la mort avance. Cette promesse-là était immense. Elle méritait une conclusion à sa hauteur.

Et c'est là que Game of Thrones a trahi sa propre légende.

La dernière saison aurait dû être deux saisons. Ce n'est pas une opinion de fan déçu, c'est un constat structurel. La guerre contre les Marcheurs Blancs et la guerre pour le Trône de Fer sont deux récits d'une ampleur telle qu'aucun ne pouvait être rendu justice en quelques épisodes précipités. La bataille de Winterfell, malgré sa spectaculaire mise en scène, expédie en une nuit ce que la série avait construit pendant sept ans. Le Night King, cette figure de légende dont chaque apparition était un événement, dont la simple existence reconfigurait les enjeux de tout ce qui se passait autour, meurt en un instant, presque par accident, sans que le poids de ce qu'il représentait ait jamais été pleinement déployé. Jamais il n'a parlé. Jamais ses motivations n'ont été révélées. Jamais la menace qu'il incarnait n'a atteint l'échelle apocalyptique qu'elle promettait depuis le début. On attendait une confrontation à la hauteur de sa légende, quelque chose d'épique et de définitif qui aurait donné tout leur sens aux sacrifices accumulés depuis huit ans. On a eu une bataille, certes impressionnante visuellement, mais narrativement creuse, une résolution aussi rapide qu'insatisfaisante pour une menace qu'on nous avait présentée comme le péril ultime.

Puis vient ce qui aurait dû être la saison finale à lui seul : la descente de Daenerys dans la folie du pouvoir, sa confrontation avec Cersei, la chute de King's Landing. Cet arc-là contenait tout ce que Game of Thrones avait toujours su faire : la politique, la trahison, l'ambition, la question de savoir ce que le pouvoir absolu fait à ceux qui le désirent pour de bonnes raisons. La transformation de Daenerys, de libératrice en conquérante tyrannique, était inscrite dans son personnage depuis le début, dans chaque décision, chaque violence justifiée par la cause, chaque moment où la fin effaçait les moyens. C'est l'une des trajectoires les plus riches que la série ait produites. Mais compressée en quelques épisodes, sans le temps nécessaire pour que le spectateur vive cette bascule de l'intérieur, elle perd une grande partie de sa force. On nous dit qu'elle est devenue folle plutôt qu'on nous le fait ressentir. Et cette différence est tout.

Ce naufrage final ne doit pourtant pas obscurcir ce que Game of Thrones a accompli pendant sept saisons. Elle a changé la télévision de façon irréversible. Elle a prouvé qu'une série pouvait avoir l'envergure d'une épopée cinématographique, la complexité d'un roman fleuve et la profondeur d'une étude politique, simultanément, sans jamais sacrifier l'une de ces dimensions pour les autres. Elle a produit des épisodes qui sont entrés dans l'histoire de l'audiovisuel : la Bataille des Bâtards, les Noces Pourpres, Hardhome, La Porte. Des moments qui ont arrêté le monde, littéralement, qui ont rempli les rues de silence le temps d'une diffusion et les ont remplies de bruit juste après.

Et au-delà des batailles et des trahisons, ce sont les personnages qui restent. Ces hommes et ces femmes si complexes, si contradictoires, si humains dans leurs grandeurs et leurs petitesses, qu'on a passé des années à les analyser, à les défendre, à les détester et à les aimer, parfois dans le même épisode. Game of Thrones nous a appris que les meilleurs personnages ne sont pas ceux qu'on admire sans réserve, mais ceux dont on comprend les raisons même quand ils font le pire.

Le Trône de Fer est vide aujourd'hui. Ce qui subsiste, c'est tout le reste : sept saisons d'une série qui a repoussé les limites de ce que la fiction télévisée pouvait être, une œuvre imparfaite et monumentale, et le deuil permanent de ce que la huitième saison aurait pu être si elle avait eu le courage de prendre le temps qu'elle méritait.

LIAMUNIX
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Top 10 Séries

Créée

le 10 janv. 2025

Critique lue 18 fois

LIAMUNIX

Écrit par

Critique lue 18 fois

1

D'autres avis sur Game of Thrones

Game of Thrones

Game of Thrones

10

MatthieuS

33 critiques

And now my watch is not going to end

Game of Thrones n’est pas une série banale. Bien qu’elle n’ait pas le plus gros budget de l’histoire des séries télévisées, ni même les meilleurs salaires pour ses acteurs, elle est considérée à...

le 3 juin 2017

Game of Thrones

Game of Thrones

5

Kevan

77 critiques

Dans le livre un héros, à la télé un hareng...

Mettons nous d'accord : Game of Thrones part avec des avantages non négligeables. Un sujet en or, une intrigue aux petits oignons, certains acteurs qui n'ont plus rien à prouver, le soutien d'HBO, la...

le 28 févr. 2014

Game of Thrones

Game of Thrones

8

Anyo

57 critiques

(R)évolution télévisuelle

HBO a régné sur le petit écran pendant une bonne dizaine d'années avec des séries comme "Oz", "Les Sopranos", "Six Feet Under", "The Wire", "Deadwood" et j'en passe. Avec l'arrêt des "Sopranos" et...

le 6 juin 2012

Du même critique

The Monkey

The Monkey

1

LIAMUNIX

49 critiques

Singement mauvais

Il y a une scène dans Toy Story 3 où un singe mécanique aux cymbales scrute les couloirs d'une garderie sur des écrans de surveillance, les yeux exorbités, les dents serrées dans un rictus permanent...

le 20 févr. 2025

Blanche Neige

Blanche Neige

1

LIAMUNIX

49 critiques

Disneyement nul

Il existe des échecs qu'on peut absoudre. Des maladresses sincères, des tentatives imparfaites qui laissent malgré tout entrevoir une étincelle d'humanité. Blanche-Neige (2025) n'appartient pas à...

le 27 mars 2025

Captain America: Brave New World

Captain America: Brave New World

1

LIAMUNIX

49 critiques

Moribond Cinematic Underworld

Le Marvel Cinematic Universe agonise. Ce n'est plus une opinion, c'est un constat clinique. Et Brave New World, loin d'être la défibrillation qu'on attendait, enfonce un peu plus le clou dans un...

le 13 févr. 2025