Une forêt blanche au-delà du Mur. Trois hommes de la Garde de Nuit avancent dans la neige, torches levées, et découvrent des corps démembrés disposés en cercle sur le sol, comme les pièces d'un rituel dont personne ne connaît plus le sens. Quelques instants plus tard, des yeux d'un bleu glacé s'allument entre les arbres. C'est par là que tout commence, en 2011, bien avant les trônes, les couronnes et les complots. Par une menace venue du froid, à laquelle les hommes du Sud refusent de croire. Écrire sur Game of Thrones revient à accepter d'échouer en partie. La série mérite qu'on en parle, bien sûr, mais elle déborde tout ce qu'une critique peut contenir. L'immensité de l'univers, la densité des personnages, la profondeur des intrigues politiques résistent à toute analyse exhaustive. On peut en parler des heures et ne pas avoir quitté Winterfell. Je ne prétendrai donc pas en faire le tour. Je dirai seulement ce que cette série a été, ce qu'elle a accompli, et où elle a trahi sa propre grandeur.
Pour mesurer ce qu'elle a été, il faut revenir au début des années deux mille. HBO avait déjà prouvé que la série pouvait devenir un art majeur. Les Soprano, The Wire, Deadwood avaient fait naître un langage plus ambitieux, plus complexe, plus lucide sur la nature humaine que ce que le cinéma grand public osait encore produire. Game of Thrones pousse ce langage jusqu'à ses limites. Adaptée des romans de George R. R. Martin, elle transpose la guerre des Deux-Roses dans un monde de glace et de feu, peuplé de dynasties qui s'entre-dévorent, de prophéties qui s'accomplissent de travers, d'hommes et de femmes dont les ambitions, les lâchetés et les grandeurs tendent un miroir à toute l'histoire humaine. Les Stark ressemblent aux York, les Lannister aux Lancastre, et derrière les dragons on reconnaît les mariages d'alliance, les régicides et les trahisons de nos propres chroniques.
Le premier choc tient à une règle que la série s'impose sans exception, ne jamais protéger personne. Game of Thrones tue ses héros. Elle punit la naïveté, récompense parfois la cruauté, laisse le bien mourir et le mal prospérer avec une cohérence qui, loin de désespérer, finit par fasciner. Westeros ne connaît pas la justice, et c'est précisément cette injustice qui le rend réel. Ned Stark, le héros désigné de la première saison, le seul honnête homme de la cour, meurt au neuvième épisode, la tête tranchée devant le septuaire de Baelor sous les yeux de ses filles, parce qu'il croyait que l'honneur suffirait. Robb Stark meurt pour avoir cru que l'amour valait plus qu'un serment, égorgé avec sa mère et sa femme lors d'un banquet de noces, pendant que les musiciens continuent de jouer. Ce soir-là, des milliers de spectateurs se sont filmés devant leur écran, et ces vidéos de stupeur ont fait le tour du monde. Chaque mort enseigne quelque chose sur la nature du pouvoir, sans morale apparente, avec la froideur d'un monde privé de narrateur bienveillant. La série oblige à penser, à anticiper, à douter de chaque personnage qu'on a appris à aimer.
Ses morts frappent si fort parce que ses vivants sont inoubliables. Cersei Lannister, monstre de lucidité et d'amour maternel perverti, qui comprend mieux que quiconque les règles d'un jeu qu'elle n'a pas choisi et qu'elle joue mieux que tous ceux qui la méprisent. On la voit traverser nue les rues de Port-Réal sous les crachats, une religieuse agitant sa cloche derrière elle en scandant sa honte, et l'on découvre qu'on peut plaindre celle qu'on détestait. Tyrion, nain génial et blessé, dont chaque réplique tient du traité sur l'intelligence comme seule armure possible, et qui hurle au visage de la cour, lors de son procès, qu'il aurait voulu être le monstre qu'elle voit en lui. Jaime, le régicide, qui ouvre la série en poussant un enfant par la fenêtre d'une tour et connaît une rédemption qu'on n'aurait jamais crue possible au premier épisode. Dans un bain brûlant, il confie à Brienne qu'il a tué son roi pour empêcher que celui-ci ne réduise la capitale en cendres, et l'homme qu'on méprisait se met à exister. Daenerys, dont toute la trajectoire interroge ce que le pouvoir fait à ceux qui le désirent pour de bonnes raisons. Et Jon Snow, porteur d'un destin qu'il n'a pas demandé, écartelé entre le devoir et l'honneur, entre le monde des hommes et ce qui vient du Nord.
Ce qui descend du Nord, justement, plane sur la série depuis son premier plan. Le Roi de la Nuit et ses Marcheurs blancs dépassent de loin la figure d'antagonistes fantastiques. Ils incarnent une force cosmique, une menace existentielle suspendue sur huit saisons comme une sentence. La devise des Stark, l'hiver vient, sonne d'abord comme une formule de famille, puis comme une prophétie. À Durlieu, lorsque le Roi de la Nuit lève lentement les bras et que des milliers de morts rouvrent les yeux sur le rivage, la série atteint une terreur qu'aucune guerre de succession ne pouvait égaler. Pendant que les hommes se disputent un siège de fer forgé avec les épées des vaincus, la mort avance. Cette promesse-là était immense. Elle méritait une conclusion à sa mesure.
Et c'est là que Game of Thrones a trahi sa propre légende.
Le drame avait commencé plus tôt, dans les coulisses. À partir de la sixième saison, la série dépasse les romans de Martin, qui tarde à écrire la suite, et ses créateurs doivent avancer avec pour seule boussole les grandes lignes que l'auteur leur a confiées. La cadence s'accélère, les saisons raccourcissent. La dernière n'en compte plus que six épisodes, quand il en aurait fallu le double. Ce constat tient moins de la déception de fan que de l'évidence structurelle. La guerre contre les Marcheurs blancs et la guerre pour le Trône de Fer sont deux récits d'une telle ampleur qu'aucun des deux ne pouvait tenir dans quelques épisodes précipités. La bataille de Winterfell, malgré sa mise en scène spectaculaire et une nuit si noire qu'on distinguait à peine les combattants, expédie en quelques heures ce que la série avait bâti pendant sept ans. Le Roi de la Nuit, cette figure dont chaque apparition faisait événement, dont la seule existence reconfigurait les enjeux de tout ce qui l'entourait, meurt en un instant, presque par accident, sous la dague d'Arya surgie de l'ombre. Le paradoxe est d'autant plus cruel que ce personnage n'existe pas dans les romans. La série avait inventé son plus grand mystère, et elle l'a dissipé sans jamais l'éclaircir. Il n'a jamais parlé. Ses motivations n'ont jamais été dévoilées. La menace qu'il incarnait n'a jamais atteint l'échelle apocalyptique promise depuis le premier plan. On attendait un affrontement à la hauteur de sa légende, quelque chose d'épique et de définitif qui aurait donné leur sens aux sacrifices accumulés pendant huit ans. On a eu une bataille impressionnante à l'œil et creuse au cœur, une résolution aussi rapide qu'insatisfaisante pour un péril qu'on nous avait présenté comme ultime.
La mort réglée en une nuit, restait la guerre des vivants, et elle aurait mérité à elle seule une saison entière. La descente de Daenerys dans la folie du pouvoir, son affrontement avec Cersei, la chute de Port-Réal contenaient tout ce que la série avait toujours su faire, la politique, la trahison, l'ambition, et cette question de ce que le pouvoir absolu fait à ceux qui le convoitent pour de bonnes raisons. La métamorphose de Daenerys, de libératrice en conquérante tyrannique, était inscrite dans son personnage depuis le début, dans chaque décision, chaque violence justifiée par la cause, chaque instant où la fin effaçait les moyens. Elle brûlait déjà les maîtres d'esclaves, déjà les prisonniers qui refusaient de ployer le genou, et la foule l'acclamait. Tout était semé, il ne restait qu'à récolter. Mais comprimée en quelques épisodes, privée du temps nécessaire pour que le spectateur vive la bascule de l'intérieur, la trajectoire perd une grande part de sa force. Les cloches de la capitale sonnent la reddition, le visage de Daenerys se ferme, et le dragon fond sur la ville. On nous dit qu'elle est devenue folle plutôt qu'on ne nous le fait ressentir. Et cette différence est tout. Plus d'un million de spectateurs ont signé une pétition pour qu'on réécrive la saison, ce qui dit assez la blessure.
Ce naufrage final ne doit pas pour autant obscurcir ce que la série a accompli pendant sept saisons. Après elle, aucune chaîne n'a plus osé dire qu'une série coûtait trop cher pour rêver grand. Elle a prouvé qu'une série pouvait avoir l'envergure d'une épopée de cinéma, la complexité d'un roman-fleuve et la profondeur d'une étude politique, sans sacrifier aucune de ces dimensions aux autres. Elle a produit des épisodes dont on se rappelle où l'on était quand on les a vus. Les Noces pourpres. Durlieu. La Bataille des Bâtards, où Jon Snow, seul face à une charge de cavalerie, dégaine son épée et attend. La Porte, où l'on comprend en un instant que le seul mot que Hodor ait jamais prononcé était le dernier ordre qu'on lui ait donné, des années avant sa mort. Des moments qui ont suspendu le monde, littéralement, qui ont vidé les rues le temps d'une diffusion et les ont remplies de cris juste après.
Ce qu'on a pleuré devant Hodor, on l'a pleuré pour bien d'autres. On a passé des années à analyser ces hommes et ces femmes, à les défendre au bureau, à les détester le dimanche soir et à les aimer de nouveau le lundi, parfois au cours d'un même épisode. Game of Thrones nous a appris que les personnages qui restent sont ceux dont on comprend les raisons même quand ils commettent le pire.
Dans la salle du trône en ruine, Drogon se penche sur le corps de sa mère, puis tourne sa colère vers le siège qui l'a tuée et le fait fondre dans un torrent de flammes, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une flaque de métal sur les dalles. Le Trône de Fer n'existe plus. Il reste sept saisons d'une série qui a fait de la télévision un rendez-vous mondial, une œuvre imparfaite et monumentale, et le deuil durable de ce que la huitième aurait pu être si elle avait osé prendre le temps qu'elle méritait.