Je suis abasourdi par la réception de cette série, côté public comme critique, encensée sur les réseaux sociaux et vendue dans la presse comme un phénomène avant même qu’elle ne soit disponible en France. Certes, la presse papier perd du lectorat, mais je ne crois pas que ce soit en se mettant à la remorque des trends numériques qu’elle attirera des « jeunes ». Pour les personnes vivant sous un rocher, rappelons d’abord qu’Heated Rivalry suit la relation secrète et torride de deux joueurs stars de la ligue nord-américaine de hockey sur glace, le Canadien Shane Hollander (star de Montréal ; Hudson Williams à l’écran) et le Russe Ilya Rozanov (Boston ; l’Américain Connor Storrie avec un accent à couper au couteau). On nous a donc parlé de joie queer, de retournement du male gaze, de personnages inoubliables… Prenons ces éléments un par un.
L’aspect joie queer, ok. C’est vrai qu’Heated Rivalry a lieu dans un monde parallèle au nôtre où l’homophobie n’existe que sous sa forme intériorisée par les gays eux-mêmes, et à travers quelques vagues allusions de vestiaire. Le coming out n’y a absolument aucune conséquence négative (ou même positive) car ces potentielles conséquences sont occultées, ce n’est pas le sujet – et après tout, pourquoi pas. Je comprends tout à fait qu’il soit salutaire de représenter des relations homosexuelles joyeuses, à tout le moins non tragiques : il faut accepter le postulat de conte de fées social de la série, qui en plus se situe en dehors de toute contingence matérielle, chez, comme on dit de nos jours, les « ultra-riches ».
Ensuite, l’anti-male gaze. Rappelons que le concept de male gaze a été forgé en théorie du cinéma par Laura Mulvey dans les années 1970 pour désigner le regard hypersexualisant des hommes cis hétéros sur les corps féminins. Dans Heated Rivalry, il y a certes beaucoup de scènes de sexe gay mais à la seule différence qu’on ne voit ni appendice, ni orifice, ni fluide corporel, j’attends de lire une argumentation convaincante m’expliquant en quoi ces scènes érotiques quasi pornographiques (car filmées sans autre but qu’elles-mêmes) déjouent une manière masculine de filmer le sexe. On retrouve tous les clichés possibles : le schéma top / bottom, actif / passif, dominant / dominé, avec évidemment le Russe dominant, sûr de lui et triomphant, et le Japono-Canadien novice, vierge et dominé, merci l’imagerie coloniale…
Le plus grave, selon moi, c’est la faiblesse de l’écriture. Les personnages ne sont absolument pas développés, on ne peut s’attacher à rien d’autre que leur physique (pornographique, disais-je) car ils sont à peine caractérisés (Shane = trouble du spectre autistique, bottom ; Ilya = bi, Russe, daddy issues, top). En tant que lecteur de romance, je devine bien que l’intrigue des livres que la série adapte repose sur le classique quoiqu’efficace trope ennemies-to-lovers, sauf qu’on n’a pas accès à la psychologie des personnages et qu’on ne nous montre absolument jamais la rivalité, réelle ou fantasmée, entre ces deux hommes. Simplement, la série nous dit : ils sont rivaux car l’industrie et le star-system du hockey en a décidé ainsi. Et rien ne le montre à l’écran. On ne croit donc pas un seul instant à leur romance, qui devrait reposer sur le glissement ambigu de rivaux à amoureux.
Au-delà de l’écriture des personnages, il y a aussi l’écriture de la série elle-même. On touche le fond : les deux premiers épisodes nous trimballent d’une année à l’autre, d’un championnat à une soirée mondaine en passant par une coupe de fin de saison sans qu’on n’y comprenne rien, ils couchent ensemble puis ils ne couchent plus, ils se voient puis plus puis deux minutes après six mois se sont écoulés et ils recouchent. Comment s’attacher aux supposés sentiments des personnages si on ne peut pas ressentir, ou simplement voir, leur évolution ? D’autant que les acteurs sont en service minimum et les deux héros ont deux expressions : blasée pour les situations civiles, et excitée pour les scènes de cul. Connor Storrie ricane parfois car il est russe et viril, mais son jeu de la surprise est catastrophique (cf ses sursauts dans l’épisode 6). Tout ça avec un montage survolté sur fond de musique techno insupportable de type Challengers, avec les mêmes « clins d’œil » phalliques au spectateur inattentif en forme de blague homophobe (le smoothie myrtilles banane, les double-sens vaseux du vocabulaire sportif, pitié) : au secours.
Je sauve deux choses de la série. L’épisode 3, entièrement consacré à l’histoire d’amour de deux autres personnages (ceci expliquant peut-être cela), est très beau. Kip et Scott sont présentés et développés efficacement en un épisode, bravo, super. Et deux scènes de l’épisode 5, peut-être les plus longues de cette série hystérique car durant plus de deux minutes (douche comprise, ahahah) : le dialogue entre Shane et Rose, sa fausse petite amie, qui est maline et a vite compris qu’il est gay, et lui fait comprendre tout en douceur que c’est éminemment acceptable, et le fameux monologue d’Ilya au téléphone, en russe, qui exprime (enfin) un tout petit peu de profondeur psychologique à Shane qui ne le comprend pas. J’entends bien les arguments de la représentation des amours gays. Mais les queers ne méritent-iels pas aussi de ne pas être pris pour des idiot‧es, ou de ne pas servir de supports de fantasmes aux femmes cis hétéros ? Ou plus simplement, d’avoir le droit à de bonnes séries ?