Je sors de Monsters : The Ed Gein Story, après avoir été marqué par la première saison consacrée à Jeffrey Dahmer — glaçante, maîtrisée, capable de garder l’horreur brute tout en construisant un récit fluide. J’attendais le même équilibre : un drame soigné mais fidèle, qui nous laisse face à la noirceur du réel sans enjoliver.
Et d’abord, parlons du point fort immédiat : Charlie Hunnam. Superbe performance. On lit dans son regard la solitude, la folie douce qui dérape, l’homme cassé sous l’ombre d’une mère dévorante. Mais très vite, un malaise s’installe — pas celui que Gein devrait provoquer, mais celui de voir le récit se transformer en fresque romancée. Là où la saison Dahmer restait consciente du poids des faits, ici la série semble hésiter entre témoignage historique et drame psychologique librement réinventé.Le plus gros problème, c’est ce mélange constant entre réalité et pure invention. On nous présente des éléments inventés (le personnage d’Adeline Watkins, des dialogues inexistants, des relations fantasmées avec sa mère) comme s’ils étaient aussi crédibles que les meurtres avérés.
On introduit Hitchcock en narrateur méta — idée séduisante mais entièrement fictionnelle. Et tout cela brouille la frontière : où s’arrête la vérité, où commence le spectacle ?Ce choix narratif entraîne deux dérives.
D’un côté, on humanise à l’excès. À force d’entrer dans la tête de Gein, de lui inventer des repères affectifs, on risque presque de compatir, de comprendre, voire d’excuser. Or on parle d’un homme qui a tué, mutilé et profané des corps — la réalité est déjà choquante, inutile de la diluer, ou même de l’amplifier d’ailleurs. Le nombre d’éléments et/ou de personnages totalement inventés réduisent à néant l’impact de la narration depuis une histoire vraie.
De l’autre, on spectacularise l’horreur : masques montrés comme des trophées stylisés, scènes hallucinées où l’on frôle le clip horrifique plus que la reconstitution. Cela fascine, mais déconnecte du poids réel de ces crimes.Ce qui rend le tout plus frustrant, c’est qu’on sait que l’histoire vraie suffit. L’enfance sous emprise maternelle, l’isolement absolu, la maison figée dans la poussière d’Augusta, la découverte par la police de crânes transformés en bols — tout est déjà terrifiant. Pourquoi inventer ? Pourquoi brouiller les pistes avec des hypothèses très discutables (nécrophilie présentée comme certaine, implication dans d’autres meurtres, dialogues romancés) ?
J’ajouterai que je n’avais pas du tout envie de me plonger dans l’histoire de Psycho qui remplit aussi la saison, c’est un sentiment assez désagréable. J’étais venu pour comprendre Ed Gein, pas pour un cours accéléré sur la genèse d’Hitchcock. Cette mise en abyme brouille encore plus la ligne entre documentaire et hommage cinéphile, et casse la tension qu’on aurait voulu garder.Résultat : la série veut être un drame psychologique et un true crime rigoureux, mais n’assume ni l’un ni l’autre. Elle rend Ed Gein fascinant — trop peut-être — tout en privant le spectateur de repères clairs sur ce qui est vraiment arrivé ou non. Or quand on touche à des crimes réels, ce flou n’est pas anodin : il déforme notre mémoire collective, il change la façon dont on juge ou condamne.
Pourtant, il y a des moments fulgurants. Les scènes dans la maison, la découverte des artefacts humains, l’atmosphère rurale figée dans le temps, ca fonctionne bien... Hunnam, seul, suffirait à porter un récit sec et précis. Mais la série préfère se perdre dans le romanesque, quitte à abîmer son propre impact.
En bref ça m’a juste donné envie de remater l’excellente série Bates Motel.