Casting solide, personnages complexes, grande finesse dans l’analyse des rapports humains…
Proud a tout d’une très bonne série.
Plutôt que d’expliquer pourquoi, je voudrais plutôt répondre à une longue critique qui lui a été faite ici.
On l’accuse de desservir la cause LGBT+ sous prétexte de donner des gays une mauvaise image. En cause :
1— le quotidien chaotique et autodestructeur de Filip exposé dans le pilote et le deuxième épisode
2— la séquence rêvée où il fait tomber Tosia, image qui justifierait l’incapacité d’un gay à s’occuper d’un enfant
Pour le premier point : cette peinture initiale a un but narratif. C’est le point de départ à partir duquel on va pouvoir apprécier la métamorphose de Filip qui, tel saint Paul sur le chemin de Damas, change complètement pour devenir père. Si les deux premiers épisodes nous montrent un personnage labile qui fuit ses responsabilités, le reste de la série montre un homme résolu qui fait tout pour être un bon père. Je ne suis pas sûr qu’en fin de visionnage l’image que le public garde de la série soit si négative. En outre, il est important de rappeler que Filip a grandi dans un orphelinat. On comprend que c’est moins son orientation sexuelle que les séquelles laissées par son enfance chaotique qui expliquent son comportement autodestructeur. Un comportement qu’on retrouve aussi chez les autres orphelins avec qui il est resté en contact.
Pour le second point : l’image du bébé qui est mort. Il faut remettre la scène dans son contexte : dans son rêve, Filip est traqué par la police. Des agents l’attrapent violemment et le font tomber. On peut donc lire la scène de la façon suivante : ce n’est pas la négligence de Filip qui a tué l’enfant, mais bien l’homophobie de la société qui a engendré cette situation.
À cela j’ajouterais : qu’est-ce qu’il aurait fallu faire pour ne pas déplaire aux milieux conservateurs ?
Aurait-il suffi de montrer, comme dans les films gays de Noël, des personnages totalement lisses et parfaitement hétérocompatibles, dont la seule préoccupation est de pouvoir présenter leur conjoint à leur famille ?
On reproche ensuite à la série de présenter des caricatures, en s’appuyant sur le personnage de l’assistante sociale homophobe.
Oui, c’est vrai pour ce personnage, qui est secondaire. Mais les autres, vraiment ?
Proud nous dépeint un personnage principal profondément humain, perdu, impulsif, parfois égoïste, mais aussi capable de grandeur, d’évoluer.
Les autres personnages sont tout aussi travaillés. Qu’on pense à la réaction de Paweł qui, dans la scène du restaurant étoilé, malgré sa franche déception, fait quand même l’effort d’apporter son repas à Filip. À celle de Kiki, qui tout aussi perdue que Filip, doit faire de son mieux pour élever sa fille. La maturité d’Olek, qui, en refusant la tentative de Filip de se réconcilier pour qu’il lui serve de nounou, confronte Filip à ses responsabilités.
On reproche également à la série sa faiblesse scénaristique, avec pour preuve la scène vaudevillesque de la visite de l’assistante sociale.
Une critique que je peux entendre. J’ajouterais même la séquence parenthèse à l’hôtel en contradiction avec le reste de la série. On ne comprend effectivement pas comment Filip, qui peine à régler ses factures et à trouver un CDI, peut inviter son date à passer un weekend dans un hôtel luxueux avec un restaurant étoilé. Mais je trouve aussi qu’on peut pardonner ses grosses ficelles à une série qui rattrape ses maladresses scénaristiques par sa profondeur et une compréhension fine de son sujet.
En parlant de sujet, on reproche enfin à la série de l’évacuer au lieu de le traiter, à l’image de l’assistante sociale qui, par l’intervention d’un Deus ex-machina, meurt écrasée avant d’avoir pu transmettre son rapport ; ou encore de la fin ouverte critiquée.
Je suis profondément en désaccord avec cette analyse.
Rarement j’ai vu une série parler avec autant de force de parentalité.
Elle défend sans ambages une position volontariste de la parentalité en nous montrant le parcours d’un jeune gay qui apprend à devenir père dans une société homophobe et hypocrite qui fait tout pour l’en empêcher au nom du bien-être de l’enfant. Cette même société qui n’a aucun problème à reconnaitre, voire de célébrer celle d’hommes hétéro irresponsables dont la seule contribution aura été, comme le géniteur de Tosia, d’avoir eu un rapport sexuel.
C’est pour cela que la fin ouverte ne m’a posé aucun problème. La série a traité son sujet, les personnages principaux ont fait ce qu’ils avaient à faire, dit ce qu’ils avaient à dire ; le reste ne dépend plus d’eux, leur sort est entre les mains du juge, celles de la société, et donc, quelque part aussi, entre nos mains.