"Serial Experiments Lain", voilà un titre qui ne fait pas dans la dentelle et dont j'ai approché il y a très longtemps maintenant un épisode qui passait lors de la méconnue "Nuit du manga" sur Plug RTL. Je devais avoir 10 ans et je n'avais tout simplement rien compris, mais alors absolument rien. Pourtant, il y avait quelque chose de profond que je percevais malgré mon jeune âge. Et c'est tardivement que je visionnais les 13 épisodes en 3 jours (ou plutôt les dévorait).
Souvent cataloguée d'oeuvre absconse, très difficile d'accès et complexe par ses moult niveaux de lecture, j'avoue partager totalement cela. "Serial Experiments Lain" est le genre de série qui fait chauffer à blanc votre petite matière grise et vous oblige à avoir un focus sur tous les événements pour goûter à toute sa riche substance. Evidemment, dans une société où l'on résume lamentablement la cinématographie à du divertissement (des propos forcément tenus par des non cinéphiles qui croient pourtant avoir les attributs de cinéphiles) et que le but premier est de "poser son cerveau" sans vouloir réfléchir, ce n'est pas le genre de produit qui sera vendeur. Mais, avec toute ma bonne volonté, je vais essayer de retranscrire du mieux que je peux en critique ce que j'ai vécu.
"Serial Experiments Lain" c'est d'abord le plus bel opening que j'ai pu voir à ce jour dans un anime, autant dans la beauté de ses séquences que de la musique même (Bôa signant ici son plus beau titre du nom de "Duvet"). Une track dont le refrain ne sera pas choisi au hasard mais j'y reviendrai par la suite. Nous est alors présenté une jeune fille timide et introvertie du nom de Lain évoluant entre son lycée et sa vie de famille. A l'instar de sa date de sortie qui est 1998 comme vous l'aurez remarqué, elle fait partie de tous ces japonais voyant l'irruption du Wired dans leur propre vie. Le propos est d'actualité et déjà des figures artistiques s'interrogent sur l'avenir de ce canal de communication. Jusqu'où le monde pourrait-il aller en embrassant cette technologie ?
Abe et Nakamura ont l'ambition démesurée d'analyser le rapport de l'Homme à l'informatique. En pleine bulle Internet, les débats ardents se font et des titres engagés fleurissent à gauche et à droite. Lain, ainsi que les personnages qui partagent sa vie, seront acteurs et spectateurs d'une lente et irréversible déshérence. Celle-ci impactant leur conscience d'eux-mêmes et de leur entourage. Avec une progression dosée en finesse, les sujets traités s'amoncellent avec une intelligence inouïe pour que l'on en vienne à se questionner sur ces interrogations devenues réalités, puis dérives. Cette réalité primordiale est le réseau social informatique mondialisé. Pour tout un chacun, c'est une occasion de renaître dans un monde mi-réel/mi-imaginaire. "SEL" (l'abréviation de la série) met en scène avec une clairvoyance terrifiante ce qui se passe lorsqu'aucune entité humaine ne régule un système nouveau où tous les champs de possible s'offrent à la population. Autant les personnes sociables que les marginaux sombrent dans une nouvelle quête d'identité, quitte à s'inventer une vie différente de la leur. Le danger des rumeurs qui se répandent sur le réseau, les prémisses de la réalité virtuelle, la volonté de fuite du réel, la nouvelle menace du cyber-terrorisme et nous pourrions continuer encore.
"SEL" pose un amer constat. qui est amené à se banaliser dans une époque difficile et anxiogène. Les individus s'effacent de la réalité pour se perdre dans le grand océan informatique. Ils se mentent à eux-mêmes en fabulant des aventures qu'ils n'ont pas vues ou vécues car comme il le sera dit à plusieurs reprises : la mémoire peut être réécrite. La finalité étant que des êtres mal dans leur peau et faibles d'esprit finissent par croire à leurs propres inventions. On en revient à la thématique de l'effacement de sa personnalité par une refonte de son existence individuelle. On tape en plein dans l'ontologie pure et dure dans sa forme davantage sombre.
Il ne semble y avoir aucune once de lumière dans un Japon à bout de souffle. La technologie informatique est rendue austère par ces personnes écrivant machinalement leurs mails. On pourra y déceler une métaphore explicite de l'emprise grandissante de l'informatique sur les individus par l'intermédiaire de l'appareillage dans la chambre de Lain. D'abord simple PC "Navi", les infrastructures prennent une forme de plus en plus grotesque rappelant le chef-d'oeuvre et précurseur du cyberpunk japonais "Tetsuo" de Shinya Tsukamoto. Ces longs tuyaux dispersant un liquide verdâtre inidentifié, ces soupapes à pression et l'aspect général devenant de plus en plus organique. Cette évolution témoigne de l'ineptie de ce continuum informatique si personne n'est en mesure de le réguler. Il finira lui aussi par se matérialiser en sujet vivant.
Ces tares s'accumulant en viennent alors à aboutir au point de rupture : la volonté de fusionner la réalité avec le Wired avec comme argument de pousser l'être humain vers une évolution supérieure et ceci par l'intermédiaire d'un casque de réalité virtuelle. Comment ne pas y voir un avant-goût du Métavers ? La destinée de tout ceci n'en sera que plus glaciale. Du GSM et ordinateur qui ne retranscrivaient l'Internet que sur un écran de plus ou moins grande taille, l'oeil humain sera alors totalement plongé dans le monde virtuel. C'est là où la chute sera fatale : l'annihilation de la conscience et de sa présence corporelle pour devenir une simple donnée informatique. Pensez-y, trop obnubilés par cette dimension parallèle, les corps sont là dans la réalité mais le mental est ailleurs. L'altération en devient totale après avoir semé les graines de la torture psychologique. Nous le verrons parfaitement bien dans le commissariat lorsque Lain interrogée par un inspecteur voit son "Moi" du réel parasité par son "Moi" virtuel où elle est une toute autre personne. Ses personnalités ne peuvent se confondre, bien trop divergentes l'une de l'autre pour être synergiques. Le délire schizoïde est désormais tangibilité absolue.
Dans les derniers épisodes, on se rend compte qu'avec une Lain dotée de pouvoirs extrasensoriels, capable d'interagir jusqu'à la source même du Wired, la notion de divinité rentre alors en jeu. Être la déesse d'un autre monde reliée par des câbles dans sa chambre qui est son duvet (d'où la musique tout à fait appropriée) où elle peut agir en toute impunité. Ca laisse songeur sur le "progrès".
"SEL" puise ses inspirations dans l'un des monuments de la japanimation des années 90 qui est "Ghost In The Shell" dont il est parfaitement complémentaire. On y rajoutera "Tetsuo" précédemment cité mais aussi le travail de David Lynch qui transpire par tous les pores de la pellicule. La dégradation de la frontière entre réel et imaginaire est revisitée par nos nippons en remplaçant ce dernier point par le réseau social qui, de passe-temps amusant lorsque l'on rentrait chez soi, est présent à tout instant avec nous grâce au smartphone. Mais toujours dans le domaine "Lynchien", cette dégradation amène à l'irruption d'une ambiance fantastique, même cauchemardesque qui donne lieu à des situations flirtant avec l'épouvante. D'où le fait qu'au-delà de son propos, "SEL" n'est pas à recommander aux plus jeunes.
Vous l'aurez compris, "Serial Experiments Lain" offre un panorama dantesque de la puissance informatique sur notre subconscient. Très rare sont les oeuvres cinématographiques à avoir été autant visionnaire et "SEL" en fait partie, devenant sans trop de surprise une référence en son genre qu'il conviendra de recommander à un public averti et réfléchi. Au vu du choc conféré, de la rigueur de sa ligne de conduite, de son atmosphère torturée, de son animation kitsch mais tellement belle et d'une Lain aussi attachante qu'inquiétante, je me fais une joie de lui attribuer la note maximale. Maintenant, je peux aller faire reposer ma cervelle.