Quatre saisons, trente-neuf épisodes, et une famille qu'on ne peut décemment pas défendre mais qu'on est incapable de lâcher. La proposition de départ de Succession ressemble à une mauvaise blague, suivre des milliardaires répugnants qui se disputent l'héritage d'un empire médiatique. Mais, sans étendre des positions politiques, un rapport à l'argent ou même un come-up qui fait que rien dans ce plot ne devrait plaire, elle parvient à faire tomber sous son charme avec brio. Ce que Jesse Armstrong a réussi à construire là-dessus est franchement difficile à expliquer à quelqu'un qui n'a pas vu la série, parce que sur le papier rien ne devrait fonctionner. Mais ce qui choque vraiment c'est à quel point, à la manière des classiques HBO, tout parvient à s'emboîter, que ce soit la critique des médias politisés, de la richesse à outrance, des rapports familiaux complexes lorsqu'héritage, pouvoir et emprise sous de la partie, rien n'est délaissé, tout est utilisé pour étoffer cette satire et ce drame familial gargantuesque.
Ce qui frappe d'abord, c'est la précision chirurgicale de l'écriture. Chaque dialogue est une petite bombe à retardement, certaines répliques fonctionnant sur trois niveaux simultanément la blague de surface, la trahison sous-jacente, et la révélation de caractère qu'on n'avait pas vue venir, et chaque niveau est à son niveau brillant. L'humour est présent, trop souvent diaboliquement efficace, les trahisons jamais gratuites ou téléphonées, les révélations toujours destructrices. Les "fuck off" de Logan Roy résonne longtemps après la fin de la série parce qu'ils portent en eux toute la violence affective d'un homme incapable d'aimer autrement qu'en dominant, mais aussi tout le grotesque absurde d'une famille qui a tellement d'argent qu'elle n'a même plus besoin de se comporter comme des humains normaux. Armstrong vient du monde politique britannique et ça se sent, il y a là dedans une compréhension intime des rouages du pouvoir, de comment les décisions réelles se prennent dans des espaces informels, de comment les gens se trahissent par petits gestes accumulés bien avant la grande trahison finale.
La série réussit quelque chose d'assez rare, comme évoqué, elle est objectivement hilarante et profondément triste en même temps, sans que les deux registres ne s'annulent. La série propose des scènes purement dévastatrice, et ces scènes arrivent souvent dans une série qui fait rire aux éclats deux épisodes plus tôt. Ce passage permanent entre comédie noire et tragédie pure ne devrait pas tenir sur le long, et pourtant le ton ne se fendille jamais.
Le casting est simplement hors normes du premier au dernier rôle. Jeremy Strong en Kendall Roy fait un travail de décomposition émotionnelle sur quatre saisons impeccable et à étudier, chaque saison le laisse un peu plus fracturé, un peu plus pathétique, et pourtant on continue de vouloir qu'il gagne. Brian Cox incarne Logan comme une force de la nature qui a depuis longtemps arrêté de se demander si ses actions étaient moralement défendables. Kieran Culkin en Roman est le personnage le plus complexe et le plus sous-estimé de la série, toute son arrogance de façade servant à masquer une fragilité qu'on ne comprend vraiment que tardivement, et quel jeu d'acteur, quelle partition incroyable dans sa delivery, ces jeux de mots, ces blagues vaseuses, ce politiquement incorrect et cette fragilité maîtrisés jusqu'à la dernière goutte de sang de l'arcade sourcilière. (no spoil) Sarah Snook en Shiv livre aussi une performance en construction constante, ce personnage étant probablement le plus difficile à jouer parce qu'il exige de rester ambigu jusqu'au bout sans jamais perdre la cohérence interne.
Ce qui unit cette fratrie, et ce qui rend la série inoubliable, c'est que tous ces personnages sont des enfants blessés qui jouent à des jeux d'adultes avec des dizaines de milliards de dollars. La violence de Logan envers ses enfants n'est jamais explicitement nommée, elle est juste visible dans chaque choix qu'ils font, chaque alliance qu'ils nouent et trahissent, chaque moment où l'un d'eux s'approche trop près de la vulnérabilité avant de se reprendre. C'est du Shakespeare avec des téléphones et des jets privés, et cette description n'est pas exagérée.
J'aurai tellement aimé avoir entre les mains un 10 sincèrement, une autre série calibrée façon Sopranos, car elle en a absolument toutes les qualités et est, de facto, un monstre de série, mais il y a un hic, et c'en est un assez conséquent pour qu'on en parle franchement :
Succession fait de sa fin exactement ce qu'elle avait déjà fait à la fin des autres saisons : elle escamote la résolution qu'on lui demande. Après quatre saisons à construire une question centrale, qui prend la tête de Waystar Royco, qui échappe enfin à l'ombre du père, qui parmi les Roy finit par exister en dehors de Logan, la série opte pour une réponse qui évacue la problématique centrale du tableau sans vraiment confronter les personnages à leur propre histoire. La série préfère la pirouette inattendue à la résolution méritée, et la ou ce choix fonctionnait pour les autres saisons, là... il n'y'a plus rien derrière. C'est malin, oui. C'est cohérent avec l'idée que le système broie ceux qui le servent, oui. C'est inattendu, complètement. Mais c'est aussi une manière de refuser au spectateur la catharsis pour laquelle il a bien trop investi de sa vie émotionnelle. J'aurai préféré préféré une effusion de sang, ce qui n'existe quasiment pas dans Succession et, encore une fois, impressive stuff, peut être que la saison finale aurait été un bon coupable pour donner un grand frisson, mais non. Les saisons précédentes avaient déjà fait ce choix toujours à leur propre manière et à l'époque c'était audacieux, mais répéter exactement la même pirouette en finale de série, c'est juste transformer l'audace en réflexe. Et c'est dommage parce que tout le reste de cette dernière saison est à la hauteur de ce qu'on attendait, l'épisode 3 en particulier est un sommet absolu, une des meilleures heures de télévision de la décennie. Voilà, j'en conjure, si quelqu'un à des entrées chez HBO, un dernier run pour succession serait tellement un bon pari.
Pour finir, quelle grande série tout de même. Une compréhension aussi fine et appliquée dans l'écriture que les dynasties du capitalisme, tournées sauce tragédies grecque, filmée avec une précision et une intelligence si rares... L'écriture, les performances, la musique de Nicholas Britell, le regard clinique sur les mécanismes du pouvoir, tout ça font de Succession, à l'image de Logan si on reprenait les mots de sa fille, un "titan" de série. La fin refuse de donner ce qu'elle a promis c'est un choix, qu'on a d'autre choix que de respecter, sans pour autant ne pas le regretter. Une Saison 5, faites pas les Shivs.