Une série qui n'a quasiment connu aucun succès aux États-Unis, mais qui est encensée par la critique et l'université. Une série peut-être plus aimée en France que dans son pays d'origine. Qui est devenue une référence dans nos banlieues aussi, au même titre que le Scarface de De Palma. Omar, Stringer Bell, Avon Barksdale, les canapés et les bancs de musculation en plein air...

On a beau dire que ça a vingt ans : si The Wire a pris des rides, la visionner reste une expérience passionnante. Existentielle même, soutiendrai-je ici.

Je m'explique.

Dans Slate Magazine, Jacob Weisberg dira que "Personne n'a jamais réussi ça. [...] Décrire la vie sociale, économique et politique d’une ville américaine avec une profondeur, une précision et une vision morale dignes de la grande littérature."

"Sur écoute", The Wire, je ne critique pas le fait de traduire un titre mais je ne saurais imaginer une seconde regarder cela en version française.

Snobisme ? Certes. Peut-être un brin, mais comment rendre les "nigger", les "stash", les "you feel me", sans la façon dont les prononcent les petites mains du trafic de drogue ? Les "motherfucker" balancés presqu'affectueusement, les "cocksucker" (là c'est plus du registre de l'insulte", et bien sûr le F*** word : une scène entière, fameuse, n'a pour seul dialogue que le mot "fuck" répété sur tous les tons vingt, trente fois ?

Comment ne pas craindre d'écorner ce qui fait la qualité première d'une série en tous points unique, à savoir, nous plonger dans le bain langagier et culturel où nous entraîne le scénariste du show, un journaliste du Baltimore Sun, David Simon qui, à l'instar de Michael Connelly lors des émeutes de Los Angeles, en 1984, s'est retrouvé embedded avec les forces de l'ordre d'une ville en proie à ces convulsions raciales et délinquantes qui gangrènent toutes les Gotham City des États-Unis, de la West à la East Coast, et retour.

David Simon, qu'on pourra voir ici dans une conversation sur la série avec Barack Obama (qui fut initialement travailleur social dans les quartiers défavorisés de Chicago), a eu l'idée de génie de faire de Baltimore, ville ségréguée et rongée par le crime et les trafics, s'il en est, non seulement le cadre, mais le héros principal d'une dramaturgie proprement shakespearienne, celle d'un show unique dans l'histoire des séries télé — avec ces épisodes d'une heure, les moyens importants que lui a consacrés HBO, la chaîne à péage du groupe Time Warner, ces showrunners épatants, et ces cinq saisons, tournant chacune à sa manière autour du même grand corps entravé de cette ville, l'une des plus ségréguées d'un pays malade de ses armes, de ses tensions raciales et de sa criminalité. C'est du côté des flics, des mafieux des docks, des mondes de l'éducation, de la politique, du journalisme dans la dernière saison, que le portrait de Balto est brossé sous toutes les coutures, dont je lis qu'il s'agit d'une "ville déshéritée au taux de chômage de près de 50 %, particulièrement criminogène."

Et toujours, dans chaque saison, le trafic de drogue en fil rouge.

Simons s'est associé pour l'écriture de cette série coup de poing à Ed Burns, ancien policier du BPD, devenu enseignant depuis lors, un parcours qu'on retrouvera pour l'un des personnages de l'unité des wiretaps.

C’est probablement la seule fiction télévisée, dit Simon, qui affirme ouvertement que notre système politique et social n’est plus viable, que notre nation, malgré sa richesse, a spectaculairement échoué à intégrer les classes défavorisées et à trouver des solutions à ses problèmes. Nous sommes devenus un pays qui ne “peut pas.”

(Il faut aussi mentionner Dennis Lehane, l’auteur de Mystic River — qui donnera un chef-d'œuvre de Clint Eastwood, généralement ça va ensemble — et de Shutter Island, qui écrira le script de quelques épisodes. Il tient même un tout petit rôle dans l'un des épisodes de la série, magasinier derrière un guichet grillagé, donnant une réplique de quelques mots).

Cette collaboration Simon-Burns donnera lieu à deux livres, Homicide: A Year on the Killing Streets, publié en 1991, puis  The Corner: A Year in the Life of an Inner-City Neighborhood, en 1997 ; puis à une mini-série en six épisodes tirée de The Corner, que j'aimerais bien voir ; puis enfin au show qui m'occupe ici. Le théâtre des opérations : un corner sis  à l'intersection de Fayette ou de Monroe, downtown, donc.

Les auteurs "passent avec habileté de la réflexion sur l’inanité flagrante de la répression aux destins individuels dérivant dans les allées d’un centre-ville abandonné à la misère", observe Jeanne Desaubry dans la critique du livre parue sur son blog . Pour citer un article que je recommande, publié sur Cairn : "The Wire, une série hors normes : « Yes, we cannot ! »" :

"Le corner prend sa source dans le désir humain ; brut, certain, immédiat. Et la triste vérité, c’est qu’aucune force au monde chargée du maintien de l’ordre ne peut se mesurer au désir." Ce constat sera quelques années plus tard le leitmotiv de The Wire.

Lorsque malheureusement les audiences ont conduit à mettre un terme au programme, d'autres saisons peut-être étaient encore envisageables, ce qui de manière très regrettable nous a sans doute privés d'autres merveilles telles que :

  • un canard alcoolique ;
  • un flic qui "légalise" la drogue ;
  • un camé qui emprunte le chemin de la sainteté et de la rédemption ;
  • un gun man charismatique, prompt aux coups de mains contre l'establishment du trafic ;
  • un ivrogne buté, flic des narcotiques, qui se retrouvera au bout d'une saison riche en rebondissements et en désillusions à la brigade fluviale, pour avoir traité d'"empty suits" les bureaucrates responsables de l'encalminage de l'enquête-fleuve (justement) où sa collègue a failli laisser sa peau ;
  • un warrant pour des wiretaps (la major crime unit est dédiée à la mise sur écoute des trafiquants de drogue, qui suppose l'obtention d'un mandat du juge) ;
  • un thème musical unique, dans une série par ailleurs totalement dénuée de bande-son musicale, Way down in the hole de Tom Waits, dont on aurait sans doute pu trouver une sixième, une septième version cover pour les saisons à venir :
    • When you walk through the garden/ You gotta watch your back/ Well I beg your pardon/ Walk the straight and narrow track/ If you walk with Jesus/ He’s gonna save your soul/ You gotta keep the devil/ Way down in the hole.

  • ce grand cadavre à la renverse, Baltimore où, lorsque j'y vécus quelques temps, fin 1999, l'on entendait la nuit les sirènes de police et les coups de feu downtown, car les quartiers ségrégués se situent outre-Atlantique au cœur des centre-villes.
  • Un choc télésériel sans équivalent, pour une œuvre qui n'a peut-être pas atteint la célébrité que mérite sans contredit son immense richesse créative.

    Simon avec un culot monstre a réussi à convaincre HBO de réaliser une série "qui, selon lui, n’aurait jamais dû voir le jour parce qu’il prend à contre-pied toutes les attentes d’un spectateur ordinaire." Dennis Lehane confirme : "The Wirec’est l’anti-Hollywood et l’anti-télévision."

    ***

    L’on compte donc cinq saisons, mais j'insisterai sur la season one, qui prend exclusivement comme sujet la lutte, via des écoutes téléphoniques, entre les forces du BPD — la police de Baltimore — et les trafiquants de drogue Stringer Bell et Avon Barksdale — cocaïne, héroïne, sauf erreur de ma part ce n'est pas encore l'époque du crack.

    On est loin des séries françaises du type Engrenages pour n’en citer qu’une, pipi de chat par comparaison avec The Wire, ce coup de boule. Certains évoquent Dickens pour ce tableau de misère sociale, ou comparent la série aux Mystères de Paris d’Eugène Sue, archétype du roman feuilleton feuilletonnant.

    Il va de soi que cette guerre — car c'en est une, physique, spirituelle, culturelle — sèmera son lot de cadavres : caïds, policiers, victimes de balles perdues, et combien de victimes d’OD. Baltimore, c'est 300 meurtres par an, pour la plupart sans doute en lien avec le trafic.

    Il va de soi, dès que l’on regarde un instant cet objet phénoménal, et même si cette appréciation est toute personnelle, que l'on tient là sans doute une des meilleures séries qui soient. Dans mon Panthéon personnel, je la place au niveau de Battlestar: Galactica, ce qui n'est pas peu dire.

    ***

    Plutôt que de parler de la trame narrative, j'évoquerai un casting réellement éblouissant tant du côté des drug dealers que de la police.

    L'antihéros principal, Jim McNultyDominic West, formidable —, divorcé, ivrogne chronique, coureur, est un flic peu soucieux de sa chain of command, "forte tête qui parfois ne s’embarrasse pas des procédures légales" lis-je sur Cairn : est-il plus qu’un pion sur l’échiquier de cette partie engagée entre les forces de l’ordre et les trafiquants ?

    En fin de première saison, il rejoindra contraint et forcé, je l'ai dit, la marine du port de Baltimore ; son chef, dont je cause ci-après, se retrouvera muté aux archives.

    Pas vraiment une promotion.

    Dans la cinquième saison, je ne dis rien de plus que ceci : son action est aussi dingue que décisive. Et lui vaudra d'être viré de la police.

    Il faudrait citer quasiment chaque second rôle :

    • le mythique Omar Litlle, personnage bigger than life, délinquant et manière de justicier solitaire balafré et romantique, est en quelque sorte le fou du roi, celui qui fait turbuler le game ; l’acteur, formidable, Michael K. Williams, est mort il y a peu, à 55 ans seulement, d'une overdose. Omar vaut pour ses coups d’éclat, fusil de cow-boy sous son long manteau, seul contre tout un gang, pour dérober drogue et dollars aux dealers ; dans une scène de tribunal, il porte une cravate pour obéir aux consignes de McNulty, mais comme personne n’a jamais porté une cravate : c’est à voir ; on le voit dans ses aventures homosexuelles, puis en vengeur implacable de la mort de son amour ; on le verra, enfin, triste fin, disparaître de façon dérisoire : sombrant corps et bien, way down in the hole ;
    • Lester Freamon, flic ayant de la bouteille — pas dans le sens des pochards qui l’entourent —, le grand manitou des écoutes, ces fameux wiretaps obtenus sur mandat, par ailleurs amoureux des maisons de poupées, qu’il confectionne à ses moments perdus durant des enquêtes progressant parfois fort lentement, et dont il sait même faire une monnaie d'échange pour obtenir l'aide d'une indic auprès des moghuls du crime organisé ;
    • William "Bunk" Moreland, le comparse de McNulty dans ses soirées alcoolisées : sans faire partie de l'équipe des wire, flic des homicides ;
    • "Kima" Greggs, policière hardboiled, accrocheuse et homosexuelle (une autre, tiens), incarnée par Sonja Sohn, à qui je voue une tendresse sincère, me rappelle la Renee Montoya de Gotham Central, cette série de comics DC dont je dis par ailleurs quel grand bien il faut en penser — je n'exclus pas que la BD se soit inspirée de la série de Simon ;
    • Roland "Prez" Pryzbylowski, IRL Jim True-Frost, ou le flic qui réussit à dessouder sa propre voiture avec son arme de service : un second rôle à tonalité initialement comique donc qui, lorsqu'il quitte la police — forcément, ils ne vont pas le garder —, jouera le rôle d’un enseignant, dans la quatrième saison, consacrée au monde éducatif, seul espoir pour ces gamins des projects d’échapper à la délinquance, et à la mort assurée ;
    • Thomas "Herc" Hauk et son comparse Ellis Carver, sont également, au début, des personnages plutôt comiques, un peu ripous, soutiers de la lutte contre le trafic de drogue (mais ils ne seront pas des losers tout au long de la série) ; ils sont interprétés de façon mémorable par des acteurs qu'on reverra souvent par ailleurs, dans d'autres shows, dans des rôles clés pour The Walking Dead quant au second, Seth Giliam et, pour le premier cité, Domenick Lombardozzi, dans The Irishman de Martin Scorcese sur Netflix ou en grand-frère d'Al Capone dans Boardwalk Empire ;
    • Reginald "Bubbles" Cousins, joué par André Royo, est le CI — indic — de Kima, camé qui choisira le chemin de la rédemption, de l'honnêteté et de la sobriété, sans conteste l'un des personnages les plus émouvants de la série ;
    • d’Angelo "Dee" Barksdale, middleman du trafic, et qui mourra en prison, éliminé par ses anciens amis, dans une scène pathétique ;
    • "Jay" Landmann, jovial, obèse et ordurier, dont le rôle se limite parfois à multiplier les blagues dans un univers de bureau où la chasse à la cravate (coupée aux ciseaux de couturière) est un sport à part entière, mais parfois à faire des doigts d'honneur à ses subordonnés s'ils réclament des moyens ;
    • Lance Reddick, récemment décédé, bien jeune hélas, dans le rôle de Cedric Daniels, le policier qui dirige l'enquête hors-normes menée sur la base des écoutes, et dont la carrière connaîtra des hauts et des bas ;
    • John Doman aka William Rawls, me fait penser au grand Gene Hackman, dans tous ses nombreux rôles de flics depuis French Connection, cet autre grand classique sur la lutte anti-drogue, et dont le seul souci est d'obtenir des stats flatteuses sur la délinquance, ou moins catastrophiques ;
    • Ervin Burrell, son supérieur "pas de vagues", qui coiffe tout ce monde-là, et incarne avec rouerie le gradé dont le rôle tire sur le politique, deux mondes fortement imbriqués aux États-Unis ;
    • les Grecs, au premier chef Spiros "Vondas" Vondopoulos tiennent la mafia des quais, territoire d’une Union — syndicat — elle-même aux mains de dockers polonais, dans la saison deux ;
    • Tommy Carcetti — superbe Aidan Gilen —, dans un rôle admirablement écrit, au cœur de la saison trois, centrée sur l'Hôtel de Ville de Baltimore, incarne le pôle politique de la cité, qui n'est pas nécessairement le moins corrompu ;
    • "Proposition" Joe, trafiquant obèse prompt à machiner des combines entre caïds, et par ailleurs réparateur, dans son atelier, de toute sorte d'objets ;
    • Marlo Stanfield, nouveau caïd, froid, inhumain, que joue Jamie Hector, acteur qu'on retrouvera dans le rôle de Jerry Edgar, l'adjoint de Bosch dans Harry Bosch — ses tueurs Snoop et Chris sont proprement terrifiants ;
    • le flic qui légalise la drogue, Howard "Bunny" Colvin dans la saison trois, avec ce Hamsterdam qui permet de faire la criminalité reculer de façon notable, mais qui sera désavoué au nom de la war on drugs et des coups médiatico-politico-policiers ;
    • les Narcotics Anonymous, preuve que la drogue est un fait social total, au sens de Marcel Mauss : la drogue n'est-elle pas au cœur vicié de cette économie du don, dépeinte par le grand sociologue — et le higher power des groupes en Douze étapes vient faire écho à la chanson titre de la série, Satan, Jesus… ;
    • le grand Idriss Elba, trafiquant de drogue et entrepreneur, le charismatique et effrayant Stringer Bell — qui connaîtra une mort à la John Woo, avec colombes et ralentis ;
    • son brother et rival Avon Barksdale — épatant Wood Harris, qu'on verra aussi dans la série des Creed ou Blade Runner 2049 ;
    • Stan Valtchek le major polonais, colérique et hilarant, qui impose son beau-fils Pryzbylowski à Daniels ;
    • le journaliste Augustus "Gus" Haynes alias Clark Johnson, rôle principal de la cinquième et — hélas — ultime saison ;
    • etc., etc., tant d'autres plus ou moins anonymes, non nécessairement professionnels, et par-dessus tout ce personnage central, je l'ai dit : Baltimore.

    Bref, ce n'est pas qu'une série, c'est un monument existentiel.

    Une série qui nous fait parcourir ce monde sous une telle diversité d'angles qu'elle devient un monde où le spectateur a l'impression de pénétrer réellement.

    Un kaléidoscope avec comme point central, le crime, le trafic, le game, et les étoiles autour figurent ceux qui le contrôlent, l'affrontent, le commentent...

    Une série sur la chute et sur la rédemption.

    Une série qu'on a du mal à laisser, mais qui nous habitera, par effet de persistance rétinienne.

    Et dont les épisodes finaux sont d'une densité d'émotions exceptionnelle.

    Simplement parce qu'il faut prendre congé, et que c'est bien triste.

    Mathieu-Erre
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    le 16 janv. 2024

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