Après de probants essais en tandem sur Parks and Recreation et Brooklyn Nine-Nine, Michael Schur s’essaya à la création en solitaire avec The Good Place, sitcom surnaturelle de son état auréolé d’un joli succès : outre son humour croustillant, son fil rouge mouvant (partant d’un postulat intrigant) et sa galerie attachante, la série se prévalait surtout d’un vernis « philosophique » à même d’en assurer l’unicité. Restait toutefois à s’assurer que celui-ci ne se trouverait pas réduit à un simple rôle accessoire, ou qu’il dénote dans une ambiance comique prédominante.
Comme toujours, la nuance est au rendez-vous : car si ce trait spécifique s’accompagne de nombre d’applications dans les faits, l’éthique, la morale ou plus globalement le sens de la vie constellant les aventures d’Eleanor Shellstrop, il demeure toutefois très anecdotique. De fait, l’écriture sérielle de The Good Place, de surcroît en tant que sitcom pur jus, privilégie l’invraisemblance de son univers et les incessantes « collisions » qu’entraînent ses personnages hauts en couleur : il est ainsi très juste de parler de « rôle accessoire » tant l’histoire n’en fera qu’un usage timide, disséminant ci et là des bribes de concepts pour, au mieux, les illustrer ensuite au moyen d’allégories sommaires, bien qu’elles soient alors pertinentes dans le cadre de l’univers dépeint.
The Good Place en tire donc un petit plus au mieux sympathique, mais en rien déterminant dans sa réussite (à moins de la considérer comme étant grandement exagérée, c’est selon). La simplicité du procédé ne se voit néanmoins pas cantonnée qu’au seul prisme philosophique, le récit s’avérant très répétitif dans ses avancées, renouvellements et rebondissements : exception faites de séquences réellement significatives (typiquement, le dénouement de la première saison), sa créativité lui sert souvent d’outil pour justifier tel ou tel fait, qu’il soit positif ou négatif en termes de conséquences, lui assurant ainsi une mainmise totale mais peu à peu prévisible sur les événements.
C’est ainsi que le paradoxe de l’imagination réductrice s’impose : car aussi généreux soit-il dans ses concepts, idées et sa plastique, The Good Place est pleinement assujetti au ton ironique et moqueur de ses penseurs, quand bien même ceux-ci lui conféreraient ainsi une fraîcheur et un mordant du meilleur effet... de prime abord donc. La série se veut dès lors davantage dans l’air du temps qu’innovante, malgré ses nombreux atours formels et une identité reconnaissable entre toutes : et, sitôt ce constat fait, nous pouvons alors nous concentrer sur ses véritables atouts, car il y en a beaucoup, y compris parmi les points relevés plus haut.
Si nous pouvions par exemple déplorer la nature profondément archétypale de ses protagonistes, ce serait passer à côté des intentions du show : assumant totalement de forcer le trait, leurs écritures respectives tendent de fil en aiguille à s’affiner, certes de manière inégale mais globalement efficace. Si les relations paraissent alors quelque peu superficielles, voire courues d’avance, The Good Place s’avère très malin tant il parvient à susciter notre empathie pour mieux nous les faire adopter : l’évolution d’Eleanor est à ce titre particulièrement touchante, tandis que l’inoubliable Jason Mendoza n’aura de cesse d’amuser sa galerie pour mieux nous surprendre entre deux gags.
Cependant, l’inégalité évoquée s’accompagne aussi de son lot d’écueils. La progression de Michael l’illustre parfaitement, car partagé entre la maestria de Ted Danson et une narration sautant les étapes, invalidant de fait la nature démoniaque d’un démon millénaire : une mue bien entendu téléphonée et indispensable au bon concours de la série, qui aura eu le mérite de s’arrêter à temps malgré une impression sporadique d’essoufflement. Dans une tout autre veine, The Good Place compresse à tel point certaines portions de « temps » (surtout lors de son ultime arc) que nous avons peine à croire que les personnages évoluent alors si peu (même s’ils « sauteraient le pas » au bout du compte).
Au final, que dire si ce n’est que la création de Michael Schur a les qualités de ses défauts et inversement : résolument feel-good quoique profonde sur la question de l’existence (l’après-vie n’étant pas une fin en soi), souvent drôle et parfois émouvante... mais aussi invariablement contrainte par son cadre sans limites (sujet à quelques incohérences criantes d'ailleurs) et une intellectualisation sommaire de ses nombreuses thématiques, à l’image de la simplicité comique de son intrigue.